Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Museum Tinguely raconte l'histoire de "l'Impasse Rosin", une cité d'artistes

Jean Tinguely, Eva Aeppli et Niki de Saint Phalle ont travaillé dans ces baraquements parisiens de la fin du XIXe siècle, qui ont abrité des centaines d'artistes.

  • François-Xavier Lalanne dans l'impasse Ronsin.

    Crédits: Joggi Stoecklin, Museum Tinguely, Bâle 2021.
  • Jean Tinguely et Eva Aeppli dans leur atelier.

    Crédits: Joggi Stoecklin, Museum Tinguely, Bâle 2021.
  • Jean Tinguely et Claude Lalanne. L'affiche de l'exposition.

    Crédits: Joggi Stoecklin, Museum Tinguely, Bâle 2021.

En 1886, le sculpteur Alfred Boucher (1850-1934) fait ériger sur un terrain qu’il possède à Montparnasse une petite cité d’artistes. L’idée est dans l’air. Le nombre de rapins (ou peintres) augmente alors de façon exponentielle. Il suffit de voir le nombre d’œuvres admises à l’époque dans les Salons… et de penser à toutes celles qui ont sans doute été refusées. Il faut bien loger ces gens et leur permettre de travailler tranquilles. La chose semble encore plus évidente pour ceux qui, comme Boucher, taillent le marbre ou la pierre. Les coups de marteau donnés dans l’inspiration nocturne, cela fait en général du bruit!

Le lotissement se construit impasse Ronsin, sur le terrain No 11. Boucher commandite une trentaine d’ateliers, valables pour autant de créateurs. Certains d’entre eux enseignant pour vivre, cela fait parfois davantage de monde. Le public peut le vérifier au Museum Tinguely de Bâle, qui accueille jusqu’en avril (il y aura peut-être une prolongation) l’exposition «Impasse Ronsin». Installé de 1916 à sa mort en 1957, le Roumain Constantin Brancusi formera ici plusieurs disciples, dont l’Américano-Japonais Isamu Noguchi, Quant au sculpteur André Almo Del Debbio, débarqué en 1954, il créera une véritable école professionnelle, fermée en 1971 seulement(1). L'impasse va alors disparaître, non sans que l’homme se soit héroïquement battu pour sauver cette aire de liberté. Toutes sortes de documents présentés sous vitrines le prouvent. Mais comment lutter contre la progressive extension de l’Hôpital Necker voisin, entamée dès 1942? C’est le moment ou jamais de dire que «l’hôpital se fout de la charité»…

Le boom des années 1950

Si l’exposition montée par Adrian Danott et Andres Pardey se déroule au rez-de-chaussée du musée ouvert il y a vingt-cinq ans à la mémoire de Jean Tinguely, il y a bien sûr une raison. En principe (mais il y a, comme pour toute règle, des exceptions), toutes les manifestations temporaires doivent posséder un lien avec le Bâlois ou ses proches. Je suppose que vous avez devinez la suite. Eh oui, vous avez vu juste! Tinguely a bien eu un atelier dans l’impasse Ronsin, qu’il a successivement partagé avec ses deux compagnes Eva Aeppli et Niki de Saint Phalle! Cette famille à module variable s’est installée là en 1955. Elle se trouvait dans un lieu déjà historique, même si ces cabanes dénuées des plus élémentaires mesures de sécurité n’ont jamais acquis le prestige du Bateau-Lavoir ou de La Ruche. Une preuve. Cette dernière a été classée monument historique en janvier 1972, quelques mois à peine après le passage des bulldozers impasse Ronsin.

Les années 1950 sont importantes pour Tinguely. Il donne peut-être à ce moment le meilleur de son œuvre. Le plus imaginatif. Le plus aérien en tout cas. Le Suisse a alors Brancusi comme voisin, Yves Klein en visiteur, Claude et François Xavier Lalanne (2) à portée de main (et sans doute aussi de voix). Passent sous son nez les très nombreux élèves de Del Debbio. Il y a aussi à proximité des Américains venus découvrir un Paris vivant sa dernière décennie de domination culturelle mondiale. Je pense à Larry Rivers, à Jasper Johns ou à James Metcaff, dont la débordante créativité sera sortie de ce cadre assez misérable. L’étonnant, dans l’exposition, est de voir à quel point des créateurs importants (Max Ernst, Julio Gonzalez ou Marcel Duchamp ont aussi passé par l’impasse Ronsin) ont pu côtoyer, voire frayer, avec des gens aujourd’hui sombrement inconnus. Qui se souvient aujourd’hui de Gaston-Louis Roux ou de Marie Vassiliev?

Un énorme travail de recherches

L’idée, dans cette présentation ayant sans nul doute exigé un considérable travail des deux commissaires, est en effet de tout remettre à plat. Chacune des sortes de cahutes construites sur le plateau du rez-de-chaussée du Museum Tinguely abrite donc pêle-mêle les gloires de l’art moderne et des gens que l’histoire n’a pas retenus. Sans doute définitivement, même s’il y a de bonnes surprises. Le fondateur Alfred Boucher était un praticien sur marbre tout à fait honorable. Il y a ici de lui un «Terrassier» donnant dans le nu héroïque en dépit du sujet réaliste. Vers 1880, je doute que les constructeurs de bâtiments se promenaient ainsi nus, les roubignoles à l’air. La peinture de l’Américain Reginald Pollack, à la fin des années 1940, se révèle tout aussi correcte. Très construite. Elle incarne la conjonction entre les abstractions new-yorkaise et parisienne.

Il faut donc imaginer la traque nécessaire pour présenter ici environ 200 œuvres, souvent de petites dimensions. A condition de bénéficier d’un gros budget, il reste possible de trouver sans peine un beau Brancusi. C'est simple. Pour les oubliés des beaux-arts, il a en revanche fallu dénicher des descendants. Des ayant-droits. Ceux-ci ont généreusement prêtés, dans l’espoir peut-être d’une tardive réhabilitation. Ces gens ont bien fait. Même les œuvres les plus médiocres renforcent ici l’idée d’un foisonnement créatif. L’impasse Ronsin formait une autre ruche, dont toutes les abeilles ne peuvent pas devenir des reines. Aller voir sur place! Vous avez à Bâle une exposition véritablement novatrice. Nous sommes ici dans une histoire de l’art non pas qualitative, mais véritablement globale. La transversalité dont on nous bassine les oreilles depuis des années, c’est aussi cela.

(1) L’homme devait mourir bien plus tard, à 102 ans.
(2) François-Xavier Lalanne peignait alors. On sait qu’il est devenu avec son épouse Claude l’un de plus célèbres sculpteurs décoratifs des années 1960 et 1970.

Pratique

«Impasse Ronsin», Museum Tinguely, 1, Paul-Sacher-Anlage, Bâle, jusqu’au 5 avril. Tél. 061 681 93 20, site www.tinguely.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. Pas de réservation. Le musée vient de changer sa présentation permanente. Il propose en outre une exposition sur la famille de tatoueurs Leu. J’y reviendrai. Un article suit sur le crime de l'impasse Ronsin!

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