Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Museum Tinguely présente la "Leu Art Family" presque sans parler de tatouage

Felix Leu était le fils d'Eva Aeppli, qui deviendra ensuite la compagne de Jean Tinguely. Il est devenu un tatoueur célèbre, comme son fils aîné Filip.

Loretta à gauche. Filip à droite. Nous sommes au Museum Tinguely.

Crédits: Georgios Kefelas, Keystone.

Ça plane au Museum Tinguely. Il ne manque que l’odeur entêtante de l’encens et les sonorités acides de la musique indienne dans les deux salles abritant l’exposition «Leu Art Family», ouverte le 2 mars. Autrement, nous sommes bien ici dans les années 1960 et les débuts de la décennie suivante. Vous ne vous souvenez sans doute pas. Vous êtes trop jeune pour ça. Mais tout se passait alors, dans l’univers «hippie», sur les chemins de Katmandou. Des jeunes aux cheveux longs et aux vestes brodées revenaient du Népal les yeux écarquillés par la révélation spirituelle et les substances illicites. Les Beatles eux-mêmes accueillaient leur «swami» à domicile. Le monde serait spirituel ou ne serait pas. Alors en plein boom économique, l’Occident n’était que pourriture intellectuelle. Il fallait (déjà) dire non à la société de consommation.

Parmi ces routiers, ou ces routards, se trouvait la famille Leu. A sa tête se tenait le jeune patriarche Felix (né en 1945) et son épouse Loretta. Ils s’étaient rencontrés à New York lors d’un vernissage de Jean Tinguely. Rien à cela que de très normal! Felix était le fils d’un premier mariage d’Eva Aeppli, artiste déjantée qui avait épousé, comme par distraction, un architecte dont elle devait bientôt se séparer. Ce monsieur se nommait Leu, comme la banque privée du même nom. Il s’occupera du petit Felix jusqu’à ce que ce dernier fugue à 16 ans. L'adolescent était parti rejoindre maman dans son gourbis artistique à Paris. Le début d’une vie aventureuse. Uni à Loretta, il aura quatre enfants, puis partira chercher avec un compagnon tatoué (c’était encore rare à l’époque) de la marchandise «ethnique»au Kosovo. Une région encore calme. La revente des objets se faisait à Londres. Le «swinging London» des années 1960. Quand je pense que j’y étais aussi…

Parti sur une méprise

Méprise un jour sur la route. Des Kosovars croient à de tatoueurs itinérants. Il ne faut pas les détromper. Commence du coup peu après, entre Goa et Bombay, une industrie d’un autre genre. Un travail où tout s’apprend sur la bête, autrement dit le client. Il y a peu de concurrence à l'époque. Les amateurs restent encore sans grandes exigences. Et pour cause! Le côté rituel, savamment entretenu par Felix et Loretta, l’emporte sur l’aspect artistique. Nous sommes avec eux dans l’initiatique. Il fallait avoir vu l’antre du couple, installé depuis 1981 à Lausanne (ville où le tatouage était licite) au 34, rue du Rôtillon. Menacé de démolition depuis des âges, le vieil immeuble tenait par la vertu du Saint-Esprit. Les Leu n’avaient pas le téléphone. Peut-être un fax. Indispensable d'y aller pour discuter et obtenir, éventuellement, un rendez-vous. Après avoir enlevé ses chaussures, comme dans une mosquée et bu un thé à l’indienne préparé par Loretta!

Un dos de Filip Leu. Photo DR.

Les Leu firent bientôt partie du cirque ambulant que vont bientôt devenir les conventions de tatouage. Elles poussaient alors comme des champignons aux quatre coins de l’Europe. Felix y piquait avec concentration. Il y avait à côté de lui l'aîné de ses rejetons, Filip. Ce dernier jouait les petits Mozart du tatouage. Avec un certain talent, d’ailleurs. Alors que la santé de Felix déclinait (il est mort en 2002), la relève s’est vite profilée. Dans les années 1990 Filip Leu apparaissait ainsi comme l’une des superstars mondiales du tatouage, imposant un style mêlant le japonais, le traditionnel, le macabre (beaucoup de crânes!) et un soupçon de tribal. On parlait de lui, dans des milieux de moins en moins spécialisés, avec révérence jusqu’aux Etats-Unis. De lui et de Titine, sa compagne. La fille de l’éditeur libertaire suisse Rolf Kesselring. Pendant ce temps, sa sœur Ama était devenue topmodel et son frère Ajja musicien après avoir tâté un peu des aiguilles.

Le dos ou le corps

La maison de Lausanne a fini par disparaître. Urbanisation. Philip est parti s’installer ailleurs dans la ville, puis il a installé ses pénates à Saint-Croix. Loin du monde et de ses fureurs. L’endroit où l’on pouvait jouer les inaccessibles. Mais peu importe! Ses «fans» étaient prêts à attendre six mois la matérialisation de leur rendez-vous pour des pièces importantes. Filip aimait s’attaquer à un torse, un dos ou mieux encore à un corps entier. Il lui fallait de la place pour laisser, au propre comme au figuré, sa marque. A 54 ans, avec toujours le même «look» qu’à 18, le tatoueur est maintenant devenu  historique. Les nouvelles générations sont passées à autre chose, ce qui peut sembler logique. Il existe de nouvelles modes, le «scratching» étant la plus extrême. Quant aux salons de tatouage, ils ne ressemblent plus du tout à des campements orientaux. Comme au temps du Rôtillon. Ils évoquent aujourd’hui l’hôpital, avec leurs murs blancs, leurs désinfectants et leurs anti-douleurs. Même les machines ne font plus de bruit! Nous sommes au siècle de l’aseptisé.

Le logo familial créé en 1992. Photo DR.

C’est donc à une époque révolue que renvoie l’actuelle présentation du Museum Tinguely. Le commissaire Christian Jelk, à la longue chevelure blanche et à la barbe de prophète, a décidé de saturer les murs d’une salle et de jeter pêle-mêle dans l’autre des dessins à l’intérieur d’une immense vitrine plaquée au sol. Les toiles présentées sont dues à tous les membres de la Leu Family, ce qui fait beaucoup de monde. On en arrive maintenant à une troisième génération, apparemment tout aussi prolifique et créatrice. Le visiteur dispose certes d’un plan afin de s’y repérer. Qui a fait quoi? Encore faut-il pour cela qu’il en éprouve vraiment l’envie. L’huile sur toile n’est pas vraiment la chose pour laquelle il est venu jusqu’ici. Or, à part une installation virtuelle dans la première pièce montrant un dos qui se transforme à vue d’œil avec des décors gentiment macabres, rien n’évoque le tatouage. C’est comme s’il avait fallu passer d’un coup à la vitesse supérieure avec les beaux-arts…

Un livre pour inconditionnels

Peu d’explications. Jelk est depuis des années un «fan» inconditionnel des Leu père, mère, fils, filles, petits-fils et petits-filles. Il nous demande donc logiquement d’entrer dans le club. Le gros livre catalogue accompagnant l’accrochage demeure ainsi strictement réservé aux «insiders». Impossible pour un néophyte d’y entrer. Je n’y suis en tout cas pas arrivé. Mais peut-être, au fait, que je ne plane pas assez…

Pratique

«Leu Art Family, Caresser la peau du Ciel», Museum Tinguely, 1, Paul-Sacher Anlage, Bâle, jusqu’au 31 octobre. Tél. 061 681 93 20, site www.tinguely.ch  Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h.

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