Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Museum Rietberg présente une scintillante exposition sur l'ambiguïté des "Miroirs"

La présentation basse l'archéologie, l'ethnographie ou l'art contemporain en passant pas la littérature et le cinéma. Le chant du cygne du directeur Albert Lutz, qui prend sa retraite.

Une place est faite à l'estampe japonaise. Le miroir est ici coquetterie.

Crédits: Museum Rietberg, Zurich 2019.

C'est l'une des grandes expositions de l'année en Suisse, et pourtant elle n'a rencontré aucun écho de ce côté-ci de la Sarine. Ouvert le 17 mai, «Miroirs» poursuit son existence jusqu'au 22 septembre. Après, ce sera fini. Le Museum Rietberg de Zurich passera à autre chose. Une fois de plus, j'ai l'impression d'avoir trop tardé. C'est le drame des présentations longues... Il y a toujours une actualité pour venir s'interférer. Or toute manifestation temporaire se termine un jour, même en cas de prolongation. Ce qui n'est pas le cas ici.

«Miroirs» offre au Rietberg un sujet global, finalement peu traité. Toutes les civilisations, ou presque, ont connu cet objet magique, tantôt bénéfique, tantôt maléfique. Difficile de trouver un élément aussi ambivalent tiré du quotidien. Trop se regarder dedans peut passer pour de la vanité. Le faire donne en même temps du sens au temps et prépare à la mort. C'est un élément majeur de la connaissance de soi pour le bébé, comme le rappelle l'affiche. Il s'agit plus tard d'une métaphore de l'âme. Le divin peut se voir associé sur cette surface réfléchissante, comme au Japon où l'un d'eux incarne la déesse du Soleil Amaterasu. C'est enfin au Congo, en Chine ou au Mexique le moyen de repousser les puissantes funestes. Une fonction apotropaïque diraient ici les pédants. Un effet Méduse, se contenteraient d'affirmer les autres. Dernier sortilège, on traverse beaucoup le miroir dans la littérature ou sur le grand écran. L'occasion pour le musée d'évoquer l'Alice de Lewis Carroll comme l'Orphée de Jean Cocteau.

De la Russie au Tibet

Comme vous l'avez sans doute compris, l'exposition conçue par Albert Lutz brasse large. Il y a de l'archéologie grecque ou pré-colombienne. De la peinture ancienne et moderne. Des extraits de films. Des images de La Prudence, qui ne se déplace jamais dans les allégories sans son miroir à la main. Un habit de chamane russe du XVIIIe siècle couvert d'éléments de métal en rencontre un autre fait pour l'oracle au Tibet. Un vêtement ne pesant pas moins de quarante kilos. Des fétiches africains s'opposent à des estampes japonaises. Les premiers, gorgés de substances magiques, sont protégés par un miroir. Dans les secondes, des courtisanes utilisent le même instrument pour parfaire leur séduction. Un rôle commun à nombre de civilisations. Si le miroir révèle la vérité crue (pensez à ceux de nos ascenseurs contemporains!), ils servent aussi à composer avec la réalité. Autrement dit à mentir. Dans la grand salle souterraine du Rietberg, où des cimaises peintes de couleurs sombres composent un parcours, il peut donc y voir, venu d'Orsay, un grand tableau académique de Jules Lefèbvre représentant «La Vérité». Elle tient un miroir scintillant à la main. La vérité demeure par principe aveuglante.

Orson Welles et Rita Hayworth. Photo publicitaire pour "La dame de Shanghai" (1947). La scène finale est présentée au Museum Rietberg. Une fusillade dans un palais de glaces. Photo DR.

Il y a en tout 232 œuvres provenant de tous les continents, sauf l'Australie. Toutes les époques se voient représentées, du Moyen-Empire pharaonique jusqu'à aujourd'hui. La plupart des grands musées du monde se sont vus sollicités, du Kunsthistorisches Museum de Vienne au Museo Nacional de Antropologia de Mexico en passant par le «Met» de New York. Pour ce qui est des origines suisses, le Rietberg a bien sûr fourni nombre d'artefacts. Ses collections se révèlent richissimes. Il a cependant tapé à la porte aussi bien de l'Archäologische Sammlung de l'ETH de Zurich que de la Bibliothèque de Genève ou de l'Historisches Museum de Berne. Le nombre de prêteurs apparaît incroyablement élevé.

Un musée plutôt asiatique

S'il y a autant de monde convié, c'est parce qu'il s'agit là du grand œuvre d'Albert Lutz. L'homme prend sa retraite en novembre. Ce monsieur charmant s'est retrouvé à la tête du Rietberg en 1998. C'est lui qui a transformé la Villa Wesendock et son sous-sol en l'institution que nous connaissons aujourd'hui. Les choses n'ont pas été sans mal. Avec une maison classée située dans un parc hyper-protégé, il a fallu trouver la place pour une discrète extension pratiquée en sous-sol. Ce «baldaquin d'émeraude», le vert ayant été choisi pour se noyer dans le paysage, a depuis servi de modèle pour le MEG. C'est d'ailleurs un peu le même type d'institution, même si le musée genevois est au départ ethnographique et celui de Zurich voué aux arts extra-européens. Le Rietberg serait ainsi plus proche du Musée Barbier-Mueller de Genève, l'accent se voyant ici davantage porté sur l'Asie que sur l'Afrique ou l'Océanie. Depuis son agrandissement, le Rietberg peut organiser de grandes expositions dans la Werner-Abegg Saal, ce qui n'était pas le cas avant. Au début, Albert Lutz devait déployer des trésors d'imagination pour créer des présentations réduites dans des caves biscornues.

Albert Lutz. Photo Youtube.

Albert Lutz est donc arrivé à l'âge de la retraite. Il travaillait dans le style de la maison, même si celle-ci s'était ouverte à des accrochages thématiques ou de société, comme le font en ce moment de manière un peu moutonnière la plupart des lieux jadis voués aux autres continents. Il y avait chez lui quelque chose de très classique, convenant bien aux lieux. Son règne aura été jalonné de nombreux dons, et surtout par des dépôts prestigieux. Ces derniers sont notamment formés par les cloisonnés chinois de Pierre et Alice Uldry (parmi les plus beaux du monde) ou la collection Meiyintang de porcelaines également chinoises, formée par Werner Züllig. Un ensemble constitué de quelque 2500 pièces allant de la préhistoire au XIIIe siècle sans équivalent en Occident. Notons qu'Albert Lutz s'est aussi intéressé aux provenances des œuvres, quand celle-ci a commencé à poser des problème. Il a ainsi fallu éclaircir les sources de l'ensemble originel du musée, donné par l'extravagant baron von der Heydt en 1952 (1). L'autre exposition actuelle du Rietberg forme du reste un parcours à travers les salles. C'est «Die Frage der Provenienz».

Annette Baghwati, la nouvelle directrice. Photo DR.

Il fallait un successeur à Albert Lutz. La nomination a eu lieu début mai. L'élu n'est cette fois pas un pur Suisse-Alémanique, mais une personne à cheval entre l'Angleterre et l'Allemagne. Annette Baghwati a fait des études longues et compliquées en Londres, Fribourg-en-Brisgau et Berlin. Ce parcours académique allant de l'histoire de l'art à l'ethnologie avec de la littérature africaine, a été suivi par une carrière muséale. La dame n'est pas toute jeune, même si le communiqué de la Ville de Zurich a la galanterie de taire son âge. Annette a aussi enseigné. C'était à Montréal entre 2009 et 2012. Elle arrivera à Zurich le 1er novembre du Haus der Kulturen de Berlin. Apparemment, il s'agit d'une passionnée de photo africaine et d'art asiatique actuel. Mais avec une base classique. Comment partout, les cadres se mettent au goût du jour. Celui-ci va aux «contemporanéistes», ce que prouve l'élection de Marc-Olivier Wahler pour le Musée d'art et d'histoire de Genève. Ce genre de nominations inquiète toujours les traditionalistes. Ils ont peur d'un gigantesque coup de balai éliminant le fonds historique, comme au Museum der Kulturen de Bâle. Que deviendront les collections du Rietberg?

(1) Quatre objets douteux ont été répertoriés sur les 1600 offerts.

Pratique

«Miroirs, Reflets de l'être humain, Museum Rietberg, 15, Gablerstrasse à Zurich, jusqu'au 22 septembre. Tél. 044 415 31 31, site www.rietberg.ch Ouvert du mardi au dimanche, de 10 à 17h, le mercredi jusqu'à 20h.

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