Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Museum Rietberg de Zurich montre les relevés préhistoriques de Leo Frobenius

Mort en 1938, l'Allemand a relevé avec une équipe féminine les peintures rupestres du monde entier. Beaucoup ont disparu depuis. La naissance de l'art.

Des motifs souvent repris au XXe siècle comme l'a prouvé une exposition de Beaubourg sur le sujet en 2019.

Crédits: DR.

Il n’avait pas l’air commode! Quelques photos le montrent au Museum Rietberg de Zurich en chef d’équipe. Il y a aussi là un portrait de Leo Frobenius peint à l’huile en 1924. Il montre l’ethnologue habillé de culottes courtes en peau. Des «Lederhosen», pour tout dire. Difficile de faire plus allemand que ce savant, né en 1873 à Berlin et mort à 65 ans en Italie. L’exposition lui prête même un côté prussien, avec ce que la chose suppose de discipline ferrugineuse. Il faut dire que Frobenius dirigeait toute une équipe, en majorité féminine. Une petite armée de débutantes copiant des fresques préhistoriques. L’idée a tant séduit le commissaire d’«Arts de la préhistoire» qu’il a donné aux murs la biographie de toutes ces dames. Dans son ardeur, Richard Kuba a juste oublié celle de Frobenius lui-même…

Leo Frobenius jeune. Photo DR.

L’homme apparaît pourtant exceptionnel. L’anthropologue s’est passionné pour l’histoire de l’Afrique, alors que le Continent Noir était supposé ne pas en avoir. Il a commencé comme tout le monde par y rechercher l’Atlantide perdue. Une fausse piste. L’Atlantide forme un mythe à tous les sens du terme. Sa véritable voie a ensuite été de passer d’un site archéologique au suivant. Et cela à une époque où les fresques rupestres, ou les signes tracés dans la roche, posaient de gros problèmes de datation. Lascaux n’avait pas encore été découvert. La trouvaille française interviendra en 1940 seulement. Le point de référence restait Altamira, en Espagne. Une grotte identifiée en 1879 qui a longtemps passé pour une supercherie. Le mythe d’un «homo erectus» incapable d’art comme de pensée spirituelle a eu la vie dure!

De l'Italie à l'Australie

De 1913 à 1938, Frobenius et ses «girls» (il y avait aussi quelques «boys») ont arpenté la terre entière. L’Europe, bien sûr, de la Scandinavie à la Péninsule ibérique en passant par le Val Camonica en Italie. L’Afrique, qu’elle soit du Nord ou du Sud. L’Australie, où la peinture pariétale restait à l’époque quelque chose de vivant. L’Indonésie… Et j’en passe. L’équipe découvrait à chaque fois des traces très anciennes. Frobenius a supputé que notre continent n’avait rien eu de prioritaire. Ni de supérieur. L’homme ne voulait vérifier aucune théorie raciale, bien au contraire. «L’idée du nègre barbare est une invention européenne», écrivait-il bien avant la guerre. La chose n’empêcha pas ses travaux de se voir subventionnés par l’empereur Guillaume II, un des ses amis personnels, puis par Mussolini dans la Libye colonisée et finalement par Hitler. Mais comme Richard Kuba le dit bien, l’explorateur a eu la chance de mourir en 1938, quand sa position devenait indéfendable par rapport à l’idéologie du régime.

Une autre copie un brin idéalisée. Photo DR.

La grande idée de Frobenius était donc d’établir des relevés de toutes les interventions humaines préhistoriques. Ses dessinateurs et dessinatrices en faisaient de grands croquis dans des conditions climatiques souvent difficiles. Puis il passaient à la taille au dessus. Grandeur réelle. Il leur était demandé de ne rien interpréter dans leurs transpositions en deux dimensions. Il semble cependant permis, en admirant les travaux, de penser qu’ils ont un peu vitaminé les tonalités. Tout a l’air presque neuf, ce qui devait éblouir les artistes lors des expositions itinérantes organisées dans le monde entier par Frobenius. Il est facile de voir ce que Paul Klee a pu emprunter à ces compositions déjà parfaites, qui fascinaient aussi un Miró ou un Picasso. «Rien de plus éblouissant n’a été tracé depuis.» Et il faut reconnaître que le contact visuel avec ces grandes feuilles accrochées à Zurich garde aujourd’hui quelque chose de stupéfiant.

Long discrédit

Après la mort de Frobenius, qui avait créé sa Collection, les œuvres ont pourtant connu des années de discrédit. Il ne s’agissait pas d’originaux, mais de copies. Sans doute un peu infidèles. Mieux valait des photographies en couleurs. La même chose est arrivée en France avec les peintures issues des campagnes nationales, menées jusque sous l’Occupation, afin de documenter les fresques romanes à travers le pays. Elle sont aujourd’hui visibles à la Cité du Patrimoine. Et encore ces dernières n’encombraient-elles pas trop les réserves! Les moulages en plâtre, exécutés depuis la fin du XIXe siècle, ont bien failli passer à la poubelle dans les années 1980, alors qu’ils rendent accessibles des merveilles physiquement difficiles d’accès, voire des architectures évanouies depuis. Deux guerres mondiales ont passé…

Une fresque superposant plusieurs couches archéologiques. Photo DR.

Côté disparitions, il en va de même pour les relevés Frobenius, bien présentés dans la Salle Werner-Abegg en sous-sol. En archéologie, découvrir revient souvent à mettre en danger. Il y a eu l’érosion naturelle certes, mais surtout du vandalisme. Il se trouve toujours un con (ou une conne) pour graver ses initiales ou, depuis quelques années, à utiliser un «spray» coloré. Un film véritablement tragique montre au Rietberg l’étendue des dégâts. Les peintures Frobenius demeurent parfois l’unique trace de peintures ayant survécu cachées durant des dizaines de millénaires. Tout le monde n’a pas (ne serait-ce que pour des motifs financiers) la même politique d’entretien et de sauvegarde que la France, l’Italie ou l’Espagne. Les déprédations (en partie religieuses) se révèlent graves en Libye, où les vestiges romains, voire mussoliniens s’anéantissent eux aussi à toute vitesse.

Une réussite de plus

L’exposition se révèle très convaincante. Elle ne cache pas que Frobenius a financé certaines campagnes en faisant du commerce avec des œuvres plus ou moins pillées. Mais un ethnologue devait souvent s’autofinancer vers 1900. Rien ne se voit celé (ou caché si vous préférez) des liens de l’homme a pu entretenir avec les nationaux-socialistes en Allemagne. Personne n’est tout bon, comme on avait déjà pu le découvrir avec les travaux archéologiques, dans la Turquie actuelle, du baron Max von Oppenheim, qui était parallèlement constructeur de voies de chemin de fer et espion de Guillaume II (1). Le Lawrence d'Arabie germanique. La pureté scientifique et intellectuelle n’existe pas, en dépit des idéalismes actuels…

Le commissaire Richard Kuba dans l'exposition actuelle. Photo Museum Rietberg, Zurich 2021.

«Art de la préhistoire» constitue une nouvelle réussite pour le Rietberg, que dirige aujourd’hui Annette Bhagwati. Il y a eu «Fiktion Kongo». Palpitant. L’exemplaire panorama sur le paysage chinois, des origines à nos jours. Et il me faut aujourd’hui signaler, un étage plus haut, la petite présentation d’archéologie du Honduras. Excellente. Rien de surprenant à cela. Ici, on accomplit un vrai travail. Il y a de véritables idées. Des rapprochements intelligents. On fait, au lieu de bavarder. On ne donne pas dans le populisme et la démagogie en demandant au public de trouver un nouveau nom pour une institution «décolonisée». On décolonise quand il le faut, tout simplement…

(1) Le Louvre a consacré une belle exposition à Max von Oppenheim en 2019. le personnage y apparaissait fabuleux. 

Pratique

«Art de la préhistoire», Museum Rietberg, 15, Gablerstrasse, Zurich, jusqu’au 11 juillet. Tél. 044 4145 3131, site www.rietberg.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h, le mercredi de 10h à 20h.

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