Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Museum Rietberg crée à Zurich une "Fiction Congo" à la fois ancienne et moderne

L'exposition cale ses grands axes sur le voyage de l'ethnologue-marchand Hans Himmelher en 1938-1939 et sur la scène congolaise actuelle. La diaspora n'est pas oubliée.

Une pièce de David Shongo.

Crédits: David Shongo, Museum Rietberg, Zurich 2020.

Le Congo constitue bien une réalité. Complexe par ailleurs. Les changements de noms de l’ancienne colonie belge illustrent bien ces flottements. On a connu la République de Congo-Léopoldville, puis la République démocratique du Congo. Ensuite, dans un désir d’africanisation, ce fut le Zaïre. Depuis 1997, alors que le pays n’en finit pas de connaître des soubresauts depuis son indépendance mouvementée de1960, l’État est revenu aux termes de République démocratique du Congo. Avouez qu’il est permis de s’y perdre, d’autant plus qu’il y a les vicissitudes parallèles de l’ancien domaine français, l’actuel Congo-Brazzaville!

Prudence? Recul? Le Museum Rietberg de Zurich propose aujourd’hui «Fiction Congo». Installée comme de juste dans l’immense salle souterraine portant le nom de Werner Abegg, cette vaste exposition brasse généreusement le passé et le présent. L’un nourrit l’autre. Tout pousse sur des racines. L’actuelle scène culturelle de Kinshasa, qui passe pour la plus vibrante du continent, n’existerait pas sans le terreau historique. Une histoire assez terrible. Le territoire fut propriété personnelle du roi de Belges Léopold II, qui l’afferma à des entreprises pour le moins esclavagistes. L’exploitation du caoutchouc passait par celle des hommes. Il y eut des millions de morts. Le Congo revint à l’État belge en 1908. Un (très) léger mieux. Un panneau rappelle tout cela au cœur de l’exposition. Il tait cependant pudiquement les guerres civiles d’après 1960. Elles firent pourtant durant des années les gros titres des journaux. Je citerai juste la sécession du Katanga, la plus riche des provinces, qui donna l’occasion de nouveaux bains de sang. «Fiction Congo» se doit de rester, selon les codes non écrits du politiquement correct, dans la martyrologie coloniale.

Revendre pour étudier

Montée par Michaela Oberhofer et Nania Guyer, conservatrices du Rietberg, l’exposition se cale sur deux grands axes. Le premier est le voyage effectué en1938-1939 par Hans Himmelheber (1908-2003). Un monsieur ayant déjà servi de base au musée pour son exposition sur les grands maîtres africains, vue par la suite au Quai Branly. Allemand, mais très lié à la Suisse, l’homme était à la fois ethnologue et marchand. Les objets collectés lui permettaient par leur revente de financer ses expéditions. Un mélange des genres courant à l’époque, même s’il choque aujourd’hui les âmes sensibles. Himmelheber, qui apparaît dans un montage vidéo (l’homme photographiait en permanence et notait tout dans ses carnets), achetait beaucoup. Des objets alors récents. Il s’intéressait à ceux qui les faisaient.Le documentaire rejoint sans cesse chez lui le commercial. Ses archives se trouvent depuis peu au Rietberg, qui lui a acheté à l’époque beaucoup de pièces. D’autres ont fini plus tard dans ses collections, notamment au travers des dons du couple Barbara et Eberhard Fischer. Il existe autour de cet ensemble un vaste projet de recherches devant aboutir en 2022. Le Rietberg reproche aujourd’hui à Himmelheber d’avoir été «marqué par l’esprit de son temps». Comme si l’actuelle repentance ne l’était pas, elle aussi! L’époque a simplement changé (heureusement, diront certains), comme elle se modifiera encore…

L'une parmi des milliers d'images de Hans Himmelheber. Photo succession Hans Himmelheber, Museum Rietberg, Zurich 2020.

La partie Himmelheber ne vaut pas seulement aux visiteurs des reflets du voyage de 1938-1939. Il y là les objets du Rietberg. Une belle collection, complétée par des œuvres plus anciennes parvenues dans son fonds par un autre biais. A peu d’exceptions près, tout provient en effet des réserves de la maison. L’ensemble apparaît comme il se doit cohérent. Il donne une bonne idée de la production au temps de Belges, avec ce que cela suppose de résistance physique et morale. Il y a d’ailleurs eu des révoltes, amenant la destruction par les occupants de certains types de sculptures, comme les fétiches à clous dont le Rietberg a dû emprunter deux superbes exemples. Le décor de l’exposition propose ainsi de véritables bouquets de masques, aux fonctions bien décrites par l’ethnologue. Ce dernier ne les a d’ailleurs pas dépouillé de leurs entourages de paille, de tissu ou de raphia. Ce ne sont pas là des objets policés à l’intention des collectionneurs occidentaux.

Congolaise très zurichoise

L’ensemble se retrouve donc confronté à la production congolaise actuelle. Celle qui vient du pays lui-même, bien sûr. Mais les deux commissaires ont en plus invité des artistes de la diaspora. Y compris celle établie en Suisse, où vivraient à l’heure actuelle environ 4000 personnes de cette origine. Fiona Bobo, qui intervient sur les cimaises et dans la grande vidéo finale («Ma vision du Congo»), est ainsi née à Zurich, dont elle pratique le dialecte avec maestria. Elle est, avec la Française Michèle Magena, le prototype de ces créateurs (ou "trices") pris(es) entre deux époques et deux cultures. Le tout vu comme un enrichissement. Un apaisement. Fiona, qui présente un travail sur les sapeurs alémaniques (1) parle d’arrêter de jouer aux victimes tandis que Michèle évoque une nécessaire résilience. Une nécessité pour progresser.

Une toile de Monsengo Schula. Photo Monsengo Schula, Museum Rietberg, Zurich 2020.

Tout le monde n’est bien sûr pas d’accord avec ces points de vue. Heureusement! Voir les gens comme unanimes tend à gommer les différences. Les visiteurs de «Fiction Congo» se rendront vite compte des oppositions. Si les avis divergent, il en va de même pour les œuvres contemporaines. L’éventail se révèle ici très large. Bien davantage que dans l’exposition «Beauté Congo», qui avait fait courir en 2015 tout Paris à la Fondation Cartier. L'accrochage, qui partait de 1926, restait focalisé sur la peinture. L’exposition du Rietberg s’ouvre pour sa part (pour autant qu’on trouve la bonne entrée, ce qui pose ici toujours problème) sur une grande installation de Sinzo Aanza avec des cordes sortant de deux des figures clefs du système colonial belge, le patron et le curé. Il s’agit d’une commande du Rietberg. Comme pour bien d’autres pièces présentées. Depuis quelques années, cette institution de type historique s’est résolument branchée sur la création actuelle.

Passage de témoin

Je terminerai mes propos sur cette réflexion foisonnante, parfois déconcertante (même si tout est concerté), en rappelant que le Rietberg vient de changer de mains. Après les années déterminantes où il a été dirigé par Albert Lutz, il se voit aujourd’hui placé sous la houlette d’Annette Bhagwati. Une africaniste, précisément. L’actuel "Fiction Congo" vient cependant trop tôt pour refléter une politique nouvelle. Il faudra attendre la suite. La nouvelle venue a cependant la chance de partir ici sur une expérience positive. Cette fiction (qui est aussi une friction) sur le Congo augure bien d’un futur. A suivre...

(1) Les sapeurs sont des gens bien sapés d'origine africaine. Le Rietberg en montre des années 2010 comme de l’avant-guerre.
(2) Un genre où il y a il est vrai de quoi faire au Congo, où plane toujours la figure tutélaire de Chéri Samba. Un homme bien connu pour ses toiles figuratives depuis les
années 1980. Des pièces où il dénonce les pouvoirs en place.

Pratique

«Fiction Congo»,Museum Rietberg, 15, Gablerstrasse, Zurich, jusqu’au 15 mars. Tél.044 415 31 31, site www.rietberg.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h, le mercredi jusqu’à 20h. L’institution présente en parallèle jusqu’au 9 février, des «Surimono». Il y a là 80 pièces tirées de l’énorme collection d’estampes japonaises donnée au Rietberg en 2018 par Gisela Müller et Erich Gross. Les surimono étaient gravés pour une occasion spéciale à l’intention de privés. Tirés à peu d’exemplaires, ils échappaient ainsi à la commercialisation.

L'image n'est pas égarée. Je vous parle dans la note de l'autre exposition du Rietberg, dédiée aux surimono japonais. Photo DR.

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