Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Museum Rietberg célèbre la littérature japonaise avec "Amour, guerres et festivités"

L'exposition montre les romans médiévaux comme d'inépuisables sources de peintures narratives. Il y a plus de mille ans que "Le dit du Genji" inspire. Aujourd'hui les auteurs de manga.

Quand il faut tout résumer en une seule image...

Crédits: Musuem Rietberg, Zurich 2021.

«De l’amour, des guerres et des festivités». Vaste programme! Le Museum Rietberg de Zurich suit cependant celui de la littérature japonaise classique. L’actuelle exposition présentée dans son immense salle en sous-sol reflète en effet les plus célèbres romans médiévaux, à commencer par le «Dit du Genji». L’acte fondateur des lettres nationales, dans la mesure où Murasaki Shikibu l’a rédigée en «kanas» et non avec l’aide de «kanjis» chinois. Normal. Il s’agissait au XIe siècle d’une œuvre écrite par une femme de la Cour pour d’autres femmes. Les Japonais n’en sont pas devenus féministes pour autant. La situation reste d’ailleurs bloquée là-bas pour elles…

Le récit de Murasaki (dont l’existence historique n’est pas avérée, cela se passait il y a mille ans!) a commencé par se diffuser parmi les courtisans des empereurs Heian. Cette période de haute culture va toujours rester citée en exemple. Un peu comme chez nous la Renaissance italienne. A la fin de la dynastie, alors que le pays connaissait de nombreuses guerres civiles dues à des clans en perpétuel combat pour le pouvoir, «Le dit du Genji» va se répandre par copies manuscrites dans l’aristocratie militaire. Au début du XVIIe siècle, quand tout se calme enfin sous la férule des shoguns, les aventures vécues par les quelque 430 personnages imaginés par Murasaki Shikibu (le record de «Guerre et paix» de Tolstoï doit être battu!) vont devenir accessibles à la nouvelle classe bourgeoise et marchande. L’impression par blocs facilite les choses. Ce récit truffé de poèmes (il y en a ici 795) fait désormais partie de ce qu’on peut appeler la culture générale.

Le goût de la parodie

Bien sûr, d’autres œuvres ont suivi le même chemin menant à une certaine démocratisation. Elles se révèlent bien sûr présentes au Rietberg. Je citerai ainsi les omniprésents «Contes d’Ise», qui remontent eux au tout début de l’ère Heian (794-1185). Un livre composé d’une centaine de courts récits, d’un abord plus simple. Plus direct. Plus facile. Avec un style permettant aussi la parodie. Il y a là un rien d’irrévérence, qualité peu liée à l’image conventionnelle que nous avons des Japonais actuels. Ces créations littéraires très anciennes constituent également d’inépuisables réservoirs d’images et d’imageries. Les spectateurs complices voient parfaitement de quoi il s’agit. Un peu, pour reprendre mon exemple italien de tout à l’heure, comme avec la «Jérusalem délivrée» du Tasse et le «Roland furieux» du Tasse, si fréquemment mis à contribution par les artistes occidentaux des XVI, XVII et XVIIIe siècles.

La grande littérature a aussi envahi ce que nous appelons les arts décoratifs. Ici, un inro. Photo Museum Rietberg, Zurich 2021.

Cette continuelle transcription en images forme la trame de l’exposition montée à Zurich par Kanh Trihn, Estelle Bauer et Melanie Trede. Quand le trio parle d’«art narratif», il faut toujours se rappeler qu’il nous raconte ici des histoires. Bien connues en l’occurrence. Il existe même dans le «Dit du Genji» des épisodes si célèbres que certains artistes en ont montré le décor, reconnaissable entre tous, sans les personnages. Une sorte de «quiz» pour lecteurs avertis. Ou de mot croisé virtuose sans cases noires. Dans ces récits aussi interminables qu’ont pu l’être au XVIIe siècle «Le Grand Cyrus» ou «Clélie» de Madeleine de Scudéry (1), ce sont en effet toujours les mêmes «climax» qui reviennent. Ce qui aide. Il ne faut cependant pas oublier que si le Rietberg peut exposer de magnifiques rouleaux peints, certaines pièces restent des tableaux isolés. Il convenait que l’identification du sujet se révèle immédiate.

Prêts innombrables

Encore lui fallait-il réunir à Zurich suffisamment d’œuvres-clefs! Là je dois dire que l’institution, placée sous la direction d’Annette Baghwati, a réalisé des miracles. La manifestation a sans nul doute été prévue avant la pandémie. Ce genre d’exposition ne se monte pas en un claquement de doigt. Mais, alors que les restrictions sanitaires restent encore loin d’être levées, tout le monde a répondu présent. Sauf, pour des raisons qui m’échappent, le Chester Beatty de Dublin, dont les contributions se voient évoquées de manière photographique ou numérique. Certes, le Rietberg n’a pas étendu sa quête jusqu’à l’Amérique. Mais il y a tout de même le apports de Venise (qui possède un superbe musée d’art asiatique), Turin, Budapest, Saint-Pétersbourg, Londres, Paris, Stuttgart, Berlin, Amsterdam, Cologne, Hambourg et j’en passe. Une chose tenant à l’organisation de la maison, bien sûr. Mais aussi à son prestige. Le fonds alémanique est prodigieux, notamment pour le Japon médiéval, comme le public peut le découvrir un étage au-dessus de l’exposition. On ne peut du coup pas refuser de lui prêter si on espère un jour lui emprunter.

Le goût étonnant de la parodie. Museum Rietberg, Zurich 2021.

Très bien mise en scène, avec un parcours juxtaposant habilement les matières et les siècles, l’exposition accumule donc les chefs-d’œuvre. Aucune fatigue engendrée par la lassitude. Il y a toujours des éléments de variété. Un palanquin laqué. Des vêtements d’homme ornés à l’intérieur, à la manière d’une pelisse, d’une scène littéraire. Des céramiques surchargées de personnages. Des masques de Nô. Des paravents anciens et modernes. L’un d’eux, ornés de livres posés partout (venu de Nice), forme au départ une excellente introduction à ce qui va suivre. L’époque actuelle n’a pas été oubliée, même si elle s’est retrouvée mise à part. «Flow Manga» constitue en fait une seconde exposition, proposée au premier sous-sol dans un décor immersif. Il faut dire que ces narrations sous forme de «comic books», et non plus de rouleaux, sortent un peu du sujet. Ceci doit, je vous rassure tout de même. «Le Dit du Genji» y garde toujours sa place. Rien ne fait peur aux créateurs nippons de BD. Il existe même «A la recherche du temps perdu» en manga!

Pourquoi Zurich?

Pour terminer, je me suis dit qu’une telle réussite faisait réfléchir. Ce n’est pas la seule, et de loin, au Rietberg depuis le temps (pas si lointain) de la direction d’Albert Lutz. Chaque présentation, ou presque, se révèle ici exemplaire. Pourquoi faut-il que ce soient toujours les mêmes musées qui traitent le mieux le monde extra-européen? Le Museum der Kulturen de Bâle n’est pas mal non plus. Lugano accomplit des efforts. L’Historisches Musuem de Berne nous promet des «Samurai» pour bientôt. Le MEG genevois, qui n’a toujours pas changé de nom, me laisse en revanche perplexe. Il se transforme en forum social et politique, ce qui n’est pas la même chose. Il y a comme une atteinte à la substance. Il faudra tout de même que je vous parle un de ces jours de sa nouvelle exposition, dédiée aux savoir indigènes pouvant sauver le monde.

(1) Madeleine de Scudéry (1607-1701) dépassait volontiers les 10 000 pages. Ses œuvres ont été les plus lues de tout le XVIIe siècle français. Pourquoi les féministes d’aujourd’hui ne le rappellent-elles pas?

Pratique

«Liebe, Kriege, Festlichkeiten», Museum Rietberg, 15, Gablerstarsse, Zurich, jusqu’au 5 décembre. «Flow Manga» jusqu’au 30 janvier 2022. Tél. 044 415 31 31, site www.rietberg.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h.

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