Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Museum für Gestaltung de Zurich donne Alexey Brodovitch en exemple graphique

De 1934 à 1958, le Russe émigré a régné sur la direction artistique du magazine "Harper's Bazaar". Chaque page devait constituer "un choc visuel".

Une couverture imaginée par Brodovitch.

Crédits: Harper's Bazaar, Museum für Gestaltung, Zurich 2021.

Il est né en Russie courant 1898, d’origine polonaise. Adolescent Alexey Brodovitch s’est retrouvé à 16 ans sur le front tsariste fin 1914. Il avait fait une fugue pour se battre. Son père, général, le fera rentrer «manu militari» au bercail. Il y aura plusieurs autres escapades par la suite. Elles le conduiront notamment parmi les Blancs, après la prise du pouvoir par Lénine en 1917. Est ensuite venue la fuite en direction de Constantinople, où essayeront de confluer les membres de sa famille dispersée. On se croirait dans «Le docteur Jivago» de Boris Pasternak. Finalement, les Brodovitch regroupés réussiront à gagner ensemble, mais sans un sou, le Paris rutilant des «années folles». Nous voici maintenant du côté de «La garçonne» de Victor Marguerite.

Alexey Brodovitch en 1951. Photo DR, Museum für Gestaltung, Zurich 2021.

La rétrospective du Museum für Gestaltung de Zurich commence en fanfare avec les convulsions du XXe siècle. Elle continuera de manière bien plus sage. Pour cette institution vouée aux arts appliqués (on eut dit naguère «décoratifs»), Brodovitch reste avant tout «le premier directeur artistique». L’homme qui a fait à New York du mensuel «Harper’s Bazaar» un foyer d’invention photographique et graphique entre 1934 et 1958. Durant un quart de siècle, chaque page (et les numéros étaient alors énormes) devait se révéler «un choc visuel» pour ses lectrices. Avec plein d’idées typographiques en plus! Autant dire qu’il fallait imaginer et réaliser, dans une précipitation bien ordonnée, des milliers de ces fameuses pages chaque année.

Débuts parisiens

Avant cela, il y avait tout de même eu la capitale française. Brodovitch y a fait ses armes comme affichiste et créateur de ce que nous appellerions aujourd’hui des logos. Le restaurant de luxe Prunier, un grand magasin comme «Le Trois Quartiers» lui ont ainsi confié leur image de marque. Tout semblait plus élégant, plus amusant et surtout plus moderne après avoir passé par les mains d’Alexey. Ce dernier se retrouva du coup invité à enseigner aux Etats-Unis en 1930. Puis à y organiser une expositions de «posters» contemporains. La chose ne pouvait pas longtemps passer inaperçue. Arrivée en 1932 aux commandes d’un poussiéreux magazine de mode du groupe Hearst, Carmel Snow (elle s’appelait en réalité «White») va donc engager Alexey. Elle complétera le trio directorial en 1936 avec une Diana Vreeland alors inconnue.

Une double page selon Brodovitch. Photo Harper's Bazaar, Museum für Gestaltung, Zurich 2021.

Tout va alors aller très vite, comme les amateurs ont déjà pu le découvrir dans la grande exposition que le MAD (ex-Musée des arts décoratifs) parisien a consacré en 2019 à «Harper’s Bazaar». Alexey va tout révolutionner sur le plan plastique, organisant parallèlement des cours pour jeunes artistes. Il y avait quelque chose de profondément didactique chez le Russe par deux fois émigré. Il se voulait un «passeur». Certains se sont plu à recenser longtemps après les noms des débutants, devenus célèbres, qui avaient passé par ces séminaires. La liste comporte aussi bien Hiro que Garry Winogrand, Robert Frank, Irving Penn, Jerry Schatzberg ou Hans Namuth. Aucun n’a pourtant autant compté que Richard Avedon. Ce dernier avait à peine 20 ans quand son chemin a croisé celui de son mentor Alexey Brodovitch en 1944.

Une chute vertigineuse

Avedon forme donc la seconde figure essentielle de l’actuelle rétrospective Brodovitch, qui se tient dans la Toni Areal. La dépendance dans un quartier mode du Museum für Gestaltung. Il y a bien sûr là ses clichés de mode, dont le plus célèbre montre le mannequin vedette Dovima entre deux éléphants dans une robe imaginée par le débutant Saint Laurent pour Dior. Une image correspondant parfaitement au credo «Etonnez-moi» de Brodovitch. Une image dont un tirage (il est vrai géant) s’est vendu 841 000 euros à Paris en 2010. Mais Avedon a voulu s’éloigner de la mode avec des portraits psychologiques, ou plus tard d’anonymes. Des gens pauvres en plus. Une démarche qu’il devenait difficile de faire accepter dans une publication tout de même basée sur le chiffon et le glamour.

Une autre double page avec une image du Suisse Herbert Matter. Photo Harper's Bazaar, Museum für Gestaltung, Zurich 2021.

La vie que nous raconte cet accrochage réglé par le commissaire Christian Brändle finit mal, comme toutes les histoires un peu russes. Le magazine a moins bien passé le cap de la seconde moitié des années 1950. Le temps de la grande élégance semblait se terminer. En 1957, Carmel Snow, qui buvait de plus en plus, a été brutalement éliminée par le groupe Hearst. Il l’a remplacée par sa propre nièce. Une situation proprement shakespearienne. L’année suivante, c’est Alexey qui prenait à son tour la porte. Devenu veuf et dépressif, l’homme se révélait lui aussi de plus en plus imbibé. La chute sera dès lors vertigineuse. Le réprouvé tombera dépressif, puis il tombera tout court. Une très mauvaise chute. Elle va le conduire dans des hôpitaux qu’il n’arrivera rapidement plus à payer. Alexey finira cependant par retrouver sa famille, installée près d’Avignon. C’est là qu’il mourra en 1971 à 73 ans. Ses derniers portraits montrent un grand vieillard.

Un modèle à suivre

C’est pourtant comme modèle de jeunesse esthétique que le présente le Museum für Gestaltung. Le musée professe une grande admiration pour l’homme. Un beau compliment, surtout si l’on pense que la cité se targue d’une tradition forte dans le graphisme. La fameuse «Ecole de Zurich». L’institution, qui possède 500 000 objets et documents, a ainsi passé des années à réunir une digne «collection Brodovitch» représentant l’ensemble de sa carrière. Beaucoup d’originaux, pour autant qu’on puisse ainsi qualifier des tirages «vintage». Des livres et de la documentation. Il y a là de quoi proposer un ensemble représentatif. Rien de nostalgique pourtant. Le tout se voit soumis comme exemple à suivre aux élèves de l’école de mode et de design associée au musée. A juste titre, du reste. Chacune des pages «choc» des années 1940 ou 1950 possède bien plus d’impact visuel que des magazines entiers de 2021. Un coup de massue plutôt qu’un coup d’œil dans le rétroviseur. KO en beauté!

Pratique

«Alexey Brodovitch, Le premier directeur artistique», Museum für Gestaltung, Toni Areal, 60, Pfingstweidstrasse, Zurich, jusqu’au 20 juin. Tél. 043 446 67 67, site www.museum-gestaltung.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h, le jeudi jusqu’à 20h.

Encore une double page avec effet graphique! Photo Harper's Bazaar, Museum für Gestaltung, Zurich 2021.

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