Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Museum für Gegenwart présente à Bâle les sculptures d'Isa Genzken. Un "must"?

La plasticienne allemande, âgée de 72 ans, jouit aujourd'hui d'un immense crédit dans le petit monde de l'art contemporain. Est-on obligé d'aimer ses oeuvres pour autant?

Isa Genzken vers 1975.

Crédits: DR, MoMA, Photo fournie par le Kunstmuseum de Bâle, 2020.

Je suis troublé. Je me sens en porte à faux. Il est aujourd’hui de bon ton, voire obligatoire, de considérer Isa Genzken comme une sommité de l’art contemporain. Le Kunstmuseum de Bâle, qui présente aujourd’hui la plasticienne allemande, parle des brouillons pour ses sculptures (réalisés sous forme de dessins ou de gigantesques imprimantes) comme d’œuvres «à la valeur artistique inestimable». Le tout aurait fini à la corbeille à papier que je n’en eu pas été bouleversé. La critique de cette exposition se montre par ailleurs extatique. A Genève même, chambre d’écho lointaine de Bâle et de ses coteries, mon collègue et néanmoins ami Samuel Schellenberg parle d’un événement dans «Le Courrier». Quand Lionel Bovier m’a signalé au Mamco une exposition importantissime à voir au Kunstmuseum, j’ai bien sûr pensé à «L’Orient de Rembrandt», dont le vous ai récemment parlé. Où avais-je la tête? Il s’agissait bien sûr de celle d’Isa. Une grande rétrospective comprenant des pièces réalisées entre 1973 et 1983.

Mais avant d’aller plus loin, sans doute faut-il que j’assure les présentations. Isa Genzken est née en 1948 à Bad Odesloe. Une petite ville du Schleswig Holstein, tout en haut de l’Allemagne. Elle s’est successivement formée à Hambourg, à Berlin et à Düsseldorf, où a suivi les cours de l’Académie publique des beaux-arts-arts jusqu’en 1977. Elle se trouvait encore là quand démarre l’actuelle rétrospective. L’époque était au minimalisme, avec ce que cela suppose de radicalité. Pratiquer comme Isa la sculpture n’apparaissait légitime que sous certaines conditions. Il fallait en faire le moins possible. Or Isa trichait un peu en utilisant du béton, du plâtre, du bois, de la résine, des matériaux de construction et des objets du quotidien. Son béton aurait dû rester brut. Il ne l’était pas tout à fait. Son bois se révélait si ce n’est taillé, du moins travaillé. Il suffit à ce propos de regarder sur le sol les œuvres des années 70-80, regroupées pour la première fois. Ces grandes perches, aux allures de cors des Alpes plats, ne sont pas nées comme ça. Il s’agit du résultat non seulement d’une réflexion, mais aussi de tout un processus de réalisation.

Madame Gerhard Richter

Comme beaucoup d’artistes femmes à cette époque, Isa Genzken est longtemps restée marginale. Une compagne de route. Une compagne à la douteuse orthodoxie. Le minimalisme a tout de même quelque chose de psycho-rigide. En plus, à partir de 1982, il s’agissait de Madame Gerhard Richter. Elle est alors devenue la seconde épouse d’une des stars de l’art allemand, coupable de s’adonner à une peinture qu’on croyait disparue et qui effectuait un retour fracassant en Allemagne. C’était comme si elle avait passé à l’ennemi. D’où une reconnaissance tardive, aidée par un hommage appuyé du MoMA de New-York en 2013-2014. Et une diffusion marchande prenant son temps. Je vous rassure tout de suite! Tout va aujourd’hui bien pour Isa, devenue une dame de 72 ans. A Cologne, c’est Daniel Buchholz qui la représente. A Zurich Hauser & Wirth. A Londres, David Zwimmer. D’où les prix que l’on imagine, même si ce ne sont bien sûr pas ceux de Gerhard Richter, dont elle a divorcé en 1993.

Isa Genzken au Museum für Gegenwart. Photo Isa Genzken, Kunstmuseum, Bâle 2020.

Søren Grammel a assuré le commissariat d’une exposition située en partie au Neubau, et pour l’essentiel dans le Museum für Gegenwart (1). Un lieu terriblement froid, enserré dans un ancien moulin. Il pourrait aussi bien s’agir d’un hôpital. Le commissaire a regroupé là des pièces aujourd’hui dispersées. Une grosse opération. Il s’agit par conséquent d’une coproduction avec la Kunstsammlung Nordrhein Westfalen de Düsseldorf. La ville où vivait donc Isa à l’époque. Grammel est l’extrémiste officiel du Kunstmuseum. L’homme à qui l’on doit de nombreuses expositions dans ces lieux. Des accrochages avec lesquels j’éprouve toujours de la peine. Je vous ainsi parlé, il n’y a pas si longtemps, de «Circular Flow» sur l’économie. Quelque chose de bien rigide et de bien carré sur la mondialisation. Intéressant certes, mais très, très aride. Pour tout dire, je ne me sens pas beaucoup d’affinités avec Søren Grammel. Il y a, comme ça, des rencontres qui se font ou ne se font pas (2).

Un musée généraliste

Cela dit, je trouve plus que normal, légitime, voire nécessaire que le Kunstmuseum de Bâle organise ce type d’exposition, en général situées dans l’édifice séparé qu’est devenu le Museum für Gegenwart au bord du Rhin. Très importantes pour l’art minimal des années 1960 à 1990, ses collections le permettent du reste. Comme, dans un autre genre, son fonds médiéval. Généraliste comme peuvent l’être certains médecins, le musée peut ainsi proposer en ce moment neuf expositions simultanées. Petites et grandes, bien sûr. Il n’en doit pas moins s’agir du record d’Europe. Même si le public ne suit pas toujours, les rapports de force se sont du coup inversés dans la ville. Aujourd’hui, c’est plutôt la Fondation Beyeler qui se révèle à la traîne. La chose risque de s’amplifier si les «block busters» venaient à se raréfier. La solution serait peut-être (mais de quel droit je donne des conseils!) que le musée privé de Riehen travaille davantage avec ses collections et les dépôts assurés par des collectionneurs. Il y aurait là de quoi faire!

Isa Genzken en 2019 à la Kunsthalle de Berne. Photo Kunsthalle, Berne 2020.

(1) Isa Genzken a eu droit à une autre rétrospective l’an dernier à la Kunsthalle de Berne, conçue par Valerie Knoll. Elle présentait une quarantaine de maquettes pour des sculptures monumentales, dont beaucoup ont été réalisées plus tard en grand.
(2) La seule chose qui me gêne, c’est le côté dogmatique de bien des gens de l’art contemporain. Vous n’existez pas si vous ne pensez pas comme eux. Il faut dire que «Circular Flow» permettait à certains journalistes de démontrer à leur public à quel point ils étaient intelligents dans un monde d’imbéciles. La presse allemande a toujours fait très fort dans le genre.

Pratique

«Isa Genzken», Museum für Gegenwart, 60, Sankt Alban Rheinweg, Bâle, jusqu’au 24 janvier 2021. Tél. 061 206 62 62, site www.kunstmuseumbasel.ch Ouvert de 11 à 18h. Les musées bâlois demeurent ouverts ce week-end. Sûr! Il est possible qu'il n'en soit plus de même à partir de mardi, vu les restrictions annoncées. Rien dans la presse du canton-ville à ce sujet. Le seul renseignement dont je dispose vient d'un journal du Bade-Wurtemberg voisin. Les musées resteraient selon lui accessibles.

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