Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Muséum d'histoire naturelle de Neuchâtel dresse son bilan dans un bon livre

"Recto Verso" raconte comment l'institution aujourd'hui dirigée par Ludovic Maggioni s'est professionnalisée depuis 1981. Ses expositions font aujourd'hui date.

Et voici l'objet, côté "Verso".

Crédits: RTN.

«Bzzzzzzz». L’exposition a fait mouche en 2004. Normal me direz-vous, puisque cette production du Muséum d’histoire naturelle de Neuchâtel nous parlait de cet insecte jadis si désagréablement commun. Il y a eu depuis ici les «Poules» et les «Pôles». Sans parler d’«Aglagla», qui racontait chaleureusement au public «l’âge de glace». L’institution en serait en ce moment aux «Sauvages» s’il n’existait pas le demi confinement helvétique. La manifestation a été visible par à-coups depuis le 8 novembre dernier, et il risque bien d’en aller de même en 2021. J’espère vous parler une fois de cette entreprise, que je n’ai pas encore vue. Le Muséum fait partie des «bonnes adresses» suisses, ce qui insinue au passage l’existence parallèle de mauvaises adresses.

"Manger, La mécanique du ventre". L'affiche. Photo Muséum, Neuchâtel.

Si je vous parle aujourd’hui de ce musée logé dans un beau bâtiment ancien en pierre jaunes de Hauterive, typique de Neuchâtel, ce n’est pas pour vous faire rêver d’une présentation provisoirement inaccessible. Fin 2020, l’institution a édité un livre, «Recto Verso». L’ouvrage constitue en plus un bel objet. Mais ne vous y trompez pas! Sous le séduisant emballage se cache une vraie réflexion sur le lieu lui-même, plus les musées en général. Celui-ci fêtant ses quarante ans d’existence au 14, rue des Terreaux, il possède le recul voulu. Tout a bien changé depuis le déménagement des objets (et surtout des animaux empaillés!) par les élèves des écoles, voulu par le charismatique directeur d’alors Archibald Quartier. Un cortège devenu de nos jours plus qu’impossible. Impensable. Les normes muséales se sont terriblement rigidifiées. Et cela même si l’équipe, encore restreinte, du Muséum n’a pas atteint la paralysie de certaines de ses semblables dans des institutions devenues lourdes comme des dinosaures et lentes comme des tortues.

L'affiche de "Parce queue". Photo Muséum, Neuchâtel.

Produit notamment par Christophe Dufour, aujourd’hui à la retraite, et par Ludovic Maggioni, qui lui a succédé à la tête de la direction, ce volume oblong fait donc le point sur le présent, tout en jetant un œil circonspect vers l’avenir. Selon Christophe Dufour, le métier de créateur d’expositions s’est surtout professionnalisé. «Pour être nommé conservateur de musée, une formation spécifique en muséologie n’était pas requise. Il n’en existait d’ailleurs pas à l’époque. Il m’a fallu tout apprendre en autodidacte.» Ceci dit, il existait déjà de bons exemples, pas toujours bien lointains. Dans les années 1980, au Musée d’ethnographie de Neuchâtel (l’actuel MEN), Jacques Hainard révolutionnait ce qui ne formait pas encore une profession. Chacune de ses créations rivalisait d’audace par rapport aux normes de l’époque. Du culot, le Muséum en aura donc aussi. Il choquera, mais juste ce qu’il faut. Ceci dit, où situer une frontière redevenant toujours plus fluctuante à l’heure de la maltraitance animale, de l’extinction des espèces, du véganisme ou du néo-puritanisme? Surtout quand votre exposition s’intitule «Parce queue»…

L'affiche de "Pôles". Photo Muséum, Neuchâtel.

En quarante ans, le Muséum a créé certaines des meilleures manifestations vues en Suisse, de «Rats» (1998) à «Pôles, feu la glace» (2018) en passant par «Manger, la mécanique du ventre» (2017). Leur réussite s’est parfois mesurée à l’aune des manifestations importées d’ailleurs par Neuchâtel. Venu de Paris, «Au temps des mammouths» m’a paru effectivement pachydermique à en 2007. On peut par conséquent comprendre que le musée ait beaucoup exporté, jouant à fond le système des coproductions. Créé en 2005, «Petits coq-à-l’âne» (traitant pourtant des innombrables expressions populaires francophones où un animal fait image) s’est promené jusque en Hongrie et en Roumanie. Il faut préciser qu’il y avait là un mélange de science et d’humour, mis en valeur par une scénographie décapante. L’œuvre d’Anne Ramseyer, qui s’est taillée au Muséum «une profession sur mesure». «Pour moi, le mandat, c’est de donner une forme à un contenu.»

L'affiche de l'exposition sur les mouches. Photo Muséum, Neuchâtel.

Vous l’avez compris. Chaque aventure constitue au Muséum un travail d’équipe. Celle-ci s’est bien rodée au fil du temps, tout en travaillant sur celui du rasoir. A la moindre erreur de jugement, l’exposition peut déraper. Il lui faut à la fois séduire, intéresser, retenir et communiquer. Au début, tout devait pourtant aller de soi. Au visiteur de se débrouiller. La médiation, qui a pris ici comme ailleurs une énorme importance, n’existait tout simplement pas. Il a fallu depuis choisir les bonnes personnes. «Les guides et civilistes qui travaillent ici possèdent une formation en biologie ou en science de la nature», précise Mireille Pittet. Encore faut-il se révéler «compréhensible pour tous les publics». Un défi que doit déjà relever l’exposition elle-même. «Pôles», dont je vous ai parlé comme de nombreuses créations du Muséum, devait ainsi faire passer sans douleurs des concepts scientifiques plutôt pointus!

Un des modèles de l'affiche d'"Emotions". Photo Muséum, Neuchâtel.

Le Muséum ne reste pas qu'un laboratoire à expositions dites «de société». Il y a les collections permanentes, aujourd’hui moins visitées. L’équipe se déclare fidèle aux dioramas, restituant ce qui subsiste de vie sauvage. C’est l’antipode du temporaire, où «Donne la patte» traitait de la domestication canine en 2013. Une nouveauté, pour ne pas dire un retournement de situation. «Dans les années 1970, l’animal désigné pour figurer dans une exposition aurait été le loup et non le chien, perçu comme dénaturé au contact de l’homme, abâtardi, voire privé de sa dignité.» Bien remis en selle par une belle exposition généraliste au Palais de Tokyo parisien en 2017 (je vous en ai aussi parlé en son temps), le diorama reste un genre valable, même s’il peut sembler désuet. Et ceux de Neuchâtel, finalement pas si vieux que cela, demeurent magnifiques grâce au travail de taxidermie de Martin Zimmerli, qui a bien sûr voix au chapitre dans le livre.


L'affiche de "Donne la patte". Photo Muséum, Neuchâtel.

Il ne me reste plus qu’à vous suggérer l’achat de ce dernier, à la jolie et imaginative mise en pages. Un ouvrage au poids léger par rapport à celui qu’a parallèlement édité le Musée de Genève en 2020 pour marquer ses 200 ans d’existence. Une vraie pierre tombale, dont il me reste à vous entretenir un jour. Courts et variés, les textes neuchâtelois font le tour de la question muséale sans ces interminables prises de tête agitant de nos jours le milieu. Ici, tout demeure simple. On agit. On ne fait pas sa révolution culturelle tous les jours autour de la machine à café. Avec Ludovic Maggioni, qui a repris la barre d’un musée dont il connaissait déjà les rouages (et pas seulement ceux de «la mécanique du ventre»!), c’est bien reparti. Il n’y aura pas un de ces cahots marquant nombre d’institutions à chaque début de règne. Ni les règlements de compte de sérail vécus par le Muséum de Genève jusqu’à l’éviction de son directeur Jacques Ayer. A Neuchâtel, ça roule!

Pratique

«Le Muséum recto verso», ouvrage collectif sous la direction de Christophe Dufour, Ludovic Maggioni et Samuel Cordier, édité par le Muséum, la Ville de Neuchâtel et l’OCIM, 220 pages.

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