Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Museo delle Culture de Lugano montre les "Kakemono" de Claudio Perino

La peinture japonaise classique (XVe-XIXe siècles) règne dans l'institution installée depuis 2017 dans la Villa Malpensata. Le parcours manque un peu d'explications.

Le tigre de l'affiche.

Crédits: MUSEC, Lugano 2020.

Un tigre, et pas du genre gentil. Je me suis demandé un instant si ce genre de bestioles vivait à l’état sauvage dans le Japon d’alors. Eh bien non! J'ai pris mes renseignements. Il s’agissait d’un animal à la fois mythique et bien réel, dans la mesure où pouvait s’y trouver en captivité. Cette présence semblait suffisante pour donner lieu à une année sur douze au calendrier. Elle fascinait également assez pour que les peintres fassent du félin un thème d’inspiration constant. Pas étonnant que l’actuelle exposition «Kakemono» du Museo delle Culture de Lugano ait choisi un «Tigre féroce» de Kiyosai (ou Shosai), réalisé à la fin du XIXe siècle, pour son affiche!

Mais de quoi s’agit-il? Eh bien l’institution, installée depuis trois ans dans l’ex-Villa Malpensata, accueille jusqu’en février la collection de peintures japonaises anciennes de Claudio Perino. Un ensemble très cohérent, dont les éléments les plus anciens remontent au XVe siècle. Les murs de ce qui fut à partir de 1973 un lieu de manifestations temporaires pour Lugano abritent donc, dans une lumière sépulcrale, des peintures à l’encre sur papier collé sur tissu. Des rouleaux, généralement en hauteur, qui devraient normalement se voir l’un après l’autre au fil des saisons, et ce pour peu de temps. Il y a même ici, dans une salle traversant deux étages, plusieurs rangs de ces œuvres. Une surabondance qui correspond peu à la vision orientale des choses, bien plus parcimonieuse.

Oiseaux, bambous et dragons

La présentation de cette collection sur deux paliers répond à un classement non pas historique, mais thématique. Tout commence avec des branches fleuries et des petits oiseaux. Nous sommes alors dans le «racho-gan». Puis les sujets se déclinent, avec des pièces remontant le plus souvent aux XVIIIe et XIXe siècle. Les bambous. Les dragons. Un jardin très subtil, inspiré de celui d’un temple de Kyoto (le Ryoan-ji), quelques armures et des albums aux plaques de laque amènent un peu de diversité. Il faut dire que la plupart des œuvres aux murs relèvent de l’école Kano, aux canons esthétiques restés rigides depuis le XIVe. D’où les faibles différences esthétiques entre ces œuvres un peu académiques nées vers 1550 et 1850. La collection Perino comporte cependant quelques témoignages plus libres, nés du goût bourgeois se développant à partir de la fin du XVIIe siècle. Un goût que nous connaissons en Occident grâce aux estampes multipliant, elles, les personnages.

Francesco Paolo Campione. Photo TI-Press.

Matthi Forrrer, qui sert de commissaire à cette exposition destinée à partir ensuite pour Turin, fait sans doute trop confiance aux connaissances des visiteurs. Ces derniers devraient presque tout savoir en entrant au musée. D’où le peu d’explications données. Quelques cartels généraux. Aucune indication sur les différents artistes, pourtant sombrement inconnus sous nos latitudes. Dans ces conditions, le public se sent moins perdu que largué. Le Japon classique reste tout de même un univers exotique pour beaucoup, même s’il est devenu le fer de lance du Museo delle Culture depuis 2005, année où Francesco Paolo Campione (né en 1964) est arrivé à la direction. Campione, qui n’est pas n’importe qui, a publié beaucoup de livres et énormément d’articles scientifiques sur l’Asie. D’où l’impression probable qu’ils se sont bien diffusés partout et qu’il ne devient par conséquent plus nécessaire de reprendre chaque fois les explications à zéro.

Un médecin de Turin

De la même manière, le catalogue ne dit pas grand-chose sur le collectionneur, alors que le public voit tout de même le Japon des ères Momoyama, Edo et Meiji à travers ses yeux. Il y a un entretien dans le catalogue, certes. Mais hors sol. Il m’a fallu découvrir un article de la presse de langue italienne pour apprendre que Claudio Perino était un médecin de Turin, et que l’ensemble présenté à Lugano résultait de décennies d’études et d’achats. Le tout dévoilé au détour d’une phrase. Nous sommes ici très loin des expositions présentées, un peu partout en Europe, à partir de collections privées montées en épingle. Il faut dire qu’elles permettent à une institution de tout obtenir d’un seul prêteur, de plus largement consentant. D’où une tendance lourde, qui ira encore sans doute se développant. Le Museo delle Culture présente du reste en parallèle, au dernier étage, les tapis marocains d’Annette Korolnik jusqu’au 10 janvier.

Pratique

«Kakemono, La Collezione Perino», Museo delle Culture, 5, riva Antonio Caccia, Lugano jusqu’au 21 février 2021 (c’est long, pour des œuvres sur papier quand on pense que l’exposition a commencé le 17 juillet!). Tél 058 866 69 60, site www.musec.ch Accessible tous les jours, sauf mardi, de 11h à 18h. Les musées tessinois sont ouverts. Cet article est immédiatement suivi par un autre sur l’histoire tumultueuse du musée.

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