Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Museo Correr de Venise raconte les cinquante premières années de l'imprimerie

Il y a eu 28 000 éditions en Europe entre 1450 et 1500. Environ 500 000 exemplaires ont survécu. Un projet d'Oxford veut retracer leur circulation et leur influence. L'exposition vénitienne est passionnante, mais ardue.

"Le songe de Poliphile". Aldo Manuzio a réalisé en 1499 ce qui reste sans doute le plus beau livre du XVe siècle.

Crédits: DR

D'un jaune agressif avec un motif très graphique, l'affiche fait très moderne. Le sujet concerné l'est moins. «Printing R-Evolution», au Museo Correr de Venise, aborde les cinquante premières années de l'imprimerie. Nous sommes entre 1450 et 1500. Les ouvrages alors sortis de presse se voient qualifiés d'incunables, autrement dit «sortis des langes d'un nouveau-né». L'art des éditeurs a pourtant très vite quitté son berceau. Je me souviens de vous avoir parlé en 2016 de la fabuleuse exposition consacrée à Aldo Manuzio par l'Accademia de la même ville. L'homme a donné bien avant 1500 des ouvrages de haut luxe qui feraient tomber les chaussettes à nos graphistes actuels.

L'actuelle présentation se base sur un projet pour le moins ambitieux d'Oxford, dont vous avez tous les détails sur www.15booktrade.ox.ac.uk. L'idée n'est plus de recenser les ouvrages parus avant le 1er janvier 1501, cette date ayant été fixée de manière arbitraire. Il ne s'est rien passé de spécial le 31 décembre 1500. Les listes sont connues depuis longtemps, avec les lieux et les dates. Tout commence avec la Bible à 42 lignes par pages de Gutenberg, réalisée entre 1452 et 1455. C'était là une première, du moins occidentale. Les Chinois et les Coréens sont arrivés avant nous. Notons que c'est cependant en Europe que l'innovation a provoqué le plus de remous. Il a été dit et redit que la Réforme s'est diffusée en Allemagne à cause de ce nouveau véhicule de la pensée. Il aurait fallu beaucoup, beaucoup de manuscrits pour répandre auparavant les écrits de Martin Luther!

Une lente diffusion

La diffusion de l'imprimerie a donc pris plus d'une génération, comme celle de la télévision au XXe siècle. L'invention descend le long du Rhin, puis gagne l'Ouest et le Sud. Lente au départ, sa propagation augmente de manière exponentielle après 1471. En Suisse, Bâle sort son premier livre en 1468, Genève en 1478, Lausanne en 1493 seulement. Des centres se créent autour de cette production exigeant du savoir-faire et des capitaux. Venise en fait bien sûr partie. Il y a vite là 200 imprimeurs de qualité, d'où la présence de cette exposition oxfordienne au Correr. Beaucoup sont d'origine germanique. Leur commerce s'organise. La manifestation peut ainsi s'orchestrer autour d'un document extraordinaire. Il s'agit du livre de comptes de Francesco de Madiis pour les années 1484 à 1488. Ce commerçant a noté là les entrées et les sorties, les expéditions à l'étranger, les prix et les noms des clients.

Si les ouvrages sont individuellement connus, le projet dévoilé aux visiteurs (je devrais presque dire les lecteurs, vu l'abondance de textes aux murs!) entend aller bien au-delà. Il s'agit «d'étudier l'impact économique et social de l'invention sur la société européenne durant cinquante ans.» Vaste travail! Il faut apprendre à combien d'exemplaires les ouvrages ont été tirés à la main, le prix qu'ils coûtaient, leur diffusion locale, nationale et internationale. Et ce n'est pas tout! Il y a aussi la circulation des planches, notamment gravées. De quelle manière ont-elle pu passer d'une ville à l'autre, voire d'un pays au suivant? La chose suppose de tirer tous les renseignements possibles des exemplaires survivants s'ils sont annotés. Une inscription, mise en exergue au Correr, prouve qu'un livre vénitien s'est retrouvé très tôt à Augsbourg chez la famille Gesser. Or les incunables sont bien moins rares que le public l'imagine. On estime qu'il en subsiste 500 000, répartis dans 4000 bibliothèques. Les imprimeurs travaillaient alors avec du bon papier! Les gens du projet d'Oxford estiment du coup n'avoir accompli aujourd'hui qu'un dixième de leur travail.

Le bon marché disparaît vite

Ces chercheurs ont pourtant déjà des idées. Elle sont simples, et finalement logiques. Plus le livre était bon marché, moins il en subsiste de copies. Parfois aucune. Ces livres, notamment destinés aux écoliers, ont été usés et jetés. D'un psautier pour enfants tiré à 659 exemplaires, il ne reste qu'un lambeau. Un Code Justinien ou le célèbre «Songe de Poliphile», qui coûtaient au moment de leur sortie une petite fortune, ont eu la vie sauve. Un acquéreur se débarrasse rarement de ce qui est cher. Pour le luxe, il demeure ainsi parfois la moitié des exemplaires originaux. D'où une évidente distorsion dans nos bibliothèques. Les quelques exemplaires exposés dans des vitrines sont même parfois en partie manuscrits. Des vides se voyaient laissés au moment de l'impression pour dessiner des lettrines. Il y avait enfin, parmi les chertés, les ouvrages illustrés de gravures sur bois. On allait bien sûr les conserver.

Le projet britannique s'intéresse bien sûr aux sujets des livres. Ils sont de toutes sortes. Notons que la fiction ne vient de loin pas en tête. L'incunable se veut la plupart du temps utile. Il y a donc beaucoup d'arithmétique pour aider au commerce, de botanique, d'astronomie, d'histoire, de philosophie et surtout de théologie (4928 éditions pour cette dernière). La forme la plus utilisée reste bien sûr le latin (1). Il s'agit alors d'une langue vivante, parlée par une communauté internationale. Un livre en latin peut espérer une large diffusion, et donc des tirages importants. Le visiteur du Correr a droit, sur un fond de musiquette assez insupportable sortie d'une vidéo, à quantité de courbes et de graphiques. Je signale à tout hasard que les textes sont en italien et en anglais. J'avoue avoir souvent utilisé l'un pour mieux comprendre l'autre.

Analogie avec le virtuel

L'exposition n'arrive bien sûr pas aujourd'hui par hasard. Elle survient alors qu'une autre révolution est en marche. Comme la première, la digitale se base largement sur l'écriture. Mais, contrairement à l'imprimerie, elle part de l'idée (parfois fausse) que tout le monde sait lire et analyser. Un chapitre se voit ainsi consacré à la propagation virale des fausses nouvelles. Les «fake news» ne datent pas d'aujourd'hui. L'exemple utilisé est une horrible histoire survenue à Trente en 1475. Un enfant aurait été victime d'un crime rituel juif. D'où pogrom. D'où bûchers. L'imprimerie a alors répandu des feuilles isolées qui ont fait du Simoncio (c'est la victime) l'objet d'un culte catholique. Rendu officiel en 1588, celui-ci ne s'est vu aboli qu'en 1965. l'Eglise aime prendre son temps!

Voilà. C'est globalement intéressant. Cela demande beaucoup de concentration. Du temps aussi. Mieux vaut savoir quelque chose avant d'entrer dans les trois salles du Correr. Autrement, c'est l'indigestion garantie. Mais croyez-moi, elle en vaut la peine.

(1) Sur les 28 000 éditions recensées, il y en a 21 329 en latin contre 2433 en italien ou 1780 en français.

Pratique

«R-Evolution», Museo Correr 52, piazza San Marco, Venise, jusqu'au 7 janvier 2019. Tél. 0039 041 240 52 11, site www.correr.visitmuve.it Ouvert tous les jours (horaire d'hiver) de 10h à 17h.

P.S. Un certain nombre de lecteurs m'ont demandé comment accéder aux articles anciens de cette chronique, le site n'indiquant de manière claire que les sept dernières contributions avec ma photo. C'est très simple. Il suffit de cliquer sur mon nom en faut de l'article. La liste apparaît alors, en allant du plus récent au plus ancien.


Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."