Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée Rodin de Paris donne à découvrir la sculpture de Barbara Hepworth

La Britannique, morte en 1975, se voit considérée dans son pays comme l'égale de son ami Henry Moore. Il était temps de la présenter sur le Continent. C'est plutôt réussi.

Barbara Hepworth au travail.

Crédits: The Hepworth Photograph Collection

Le lien peut sembler ténu. Barbara Hepworth (1903-1975) a effectivement exposé au Musée Rodin de Paris plusieurs fois, vers 1950. Mais c’était dans des manifestations collectives. Autrement dit fondue dans la masse. Et sans suite. Il faut dire que la France n’a guère eu jusqu’ici d’yeux pour celle que l’Angleterre honore comme l’un de ses plus grands sculpteurs du XXe siècle. L’égale de Henry Moore, qu’elle a bien connu après l’avoir rencontré dans leurs années de formation. La Tate Britain a ainsi pu lui organiser il y a quelques années à Londres une grande rétrospective. Y figuraient en gloire ses œuvres les moins monumentales. A partir de 1950, la Britannique, chargée de commandes, a en effet vu très grand.

Barbara est née dans le Yorkshire. Vocation précoce. Dès 1920, elle entame à Leeds ses études artistiques, poursuivies au Royal College of Arts de la capitale. Une bourse lui permet alors de séjourner en Italie. La chose correspond bien à son style d’alors, encore figuratif. Le Musée Rodin, qui présente aujourd’hui un bel hommage à la sculptrice, ne reflète pas ces tâtonnements, préférant partir des années 1930. La femme s’est alors affirmée. Elle apparaît au fait de toutes les avant-gardes continentales. Un séjour en France, courant 1933, lui a fait découvrir (et souvent connaître) Picasso, Brancusi, Braque ou Jean Arp. Comme Picasso, Barbara change de partenaire, alors que son art évolue. Elle quitte le plasticien figuratif John Skeaping pour le peintre abstrait Ben Nicholson. L'artiste se sent alors proche des membres du mouvement Abstraction-Création, dont font partie Piet Mondrian ou Kurt Schwitters.

Le plein et le vide

La reconnaissance vient assez vite, du moins en terres anglo-saxonnes. En 1936, le jeune MoMA de New York lui achète une première œuvre. Barbara travaille alors seule, en taille directe. Autant dire qu’elle dialogue avec la pierre ou le bois, dont elle tire des formes élémentaires, où le vide prend autant d’importance que le plein. L’idée est de créer un univers. De «projeter dans un médium plastique un peu de la vision abstraite et universelle de la beauté», comme elle l’a dit dès 1934. Il lui faut pour cela quitter la grande ville. En 1939, elle s’installe avec Ben Nicholson à St-Ives, en Cornouailles. Là où se trouve aujourd’hui l’une des antennes de la Tate Gallery. Cet ancien port n’est pas devenu qu’une station balnéaire pour amateurs d’eaux froides. Il s'agit aussi d'une pépinière d’artistes. Ils ont pour eux l’entier de ce gros village (St Ives compte aujourd’hui encore moins de 10 000 habitants) à la mauvaise saison. Rien à voir avec Saint-Tropez, qui avait aussi commencé par attirer des peintres…

Une pièce caractéristique de Barbara, avec ses cordages en forme de harpe. Photo successsion Barbara Hepworth, Bowness 2019.

Barbara Hepworth va s’épanouir là, même si son mariage bat au fil du temps de l’aile. Elle y a sa maison, où elle travaille. Quand il lui faudra plus grand dans les années 1960 afin d’exécuter avec des assistants ses commandes monumentales, elles achètera le Palais de Danse qui servait de salle de bal, comme son nom l’indique, mais aussi de cinéma. Autant dire que les espaces sont généreux. Et il y a la mer, tout près. Elle lui sert aussi de source d’inspiration, avec ses vagues et ses galets. «Je fais partie du paysage, le paysage marin dont les origines remontent à des centaines de millions d’années.» Pourtant, Barbara taille moins. Elle modèle maintenant aussi des pièces qui se verront tirées en bronze. Elle se situe volontiers dans le monumental. En 1954, l’artiste reçoit ainsi dix-sept tonnes de guarea, un arbre des forêts tropicales pour créer «Corinthos». Il n’existe encore aucun contrôle sur la circulation des bois précieux.

A la manière d'une harpe

Avec son visage buriné et sa force de caractère, Barbara est devenue une figure connue. La reine l’a anoblie, ce qui va presque sans dire. Le public a appris à reconnaître de loin ses œuvres, notamment celles en acajou ou en sycomore. Leurs vides sont traversés par de fins cordages, posés à la manière d’une harpe. Les musées ont acheté. C’est alors que survient le drame. Un incendie de l’atelier, où Dame Barbara Hepworth perd la vie. Restauré, aménagé ce dernier constitue aujourd’hui un musée, placé sous la houlette de la Tate Gallery. Et celui-ci se voit aujourd’hui dirigé pat Sara Matson. La commissaire de l’exposition actuelle au Musée Rodin.

Un groupe en marbre du début des années 1950. Photo Succession Barbara Hepworth, Bowness 2019.

Il a fallu à Sara, appuyée par Catherine Chevillot (en charge de l’institution) faire passer un éléphant par le trou d’une aiguille. La chapelle servant aux manifestations temporaires du Musée Rodin n’a rien de gigantesque. Elle offre une grande salle, divisible au gré du preneur, et un long corridor introductif. Point final. C’est peu pour aligner des œuvres ayant besoin d’espace autour d’elles, à la manière dont certaines musiques réclament des silences. Il a en plus fallu tenir compte des vides, qui font apercevoir d’autres sculptures à travers les trous. Une forme de pollution visuelle. Autant dire que l’emplacement de chaque pièce importait.

Un essai à finaliser

Le résultat se révèle mieux qu’acceptable. Il y a un peu trop bien sûr! S'il s’agit de faire découvrir une artiste qui ne sera peut-être pas revue de sitôt, il y a toujours la tentation de bourrer. De se vouloir exhaustif. Mais ici tout se tient, sous des lumières acceptables. Barbara Hepworth se retrouve donc mise en valeur, avec la douceur de ses formes polies et l’équilibre savant de ses masses toute en douceur. Des objets appelant une caresse bien entendu interdite. Il n’y a plus désormais qu’à acclimater définitivement la Britannique dans les autres musées français. Ceux qui font des acquisitions. Pour l’instant, l’artiste reste encore en visite. Et les visites prennent en principe à un certain moment congé...

Pratique

«Barbara Hepworth», Musée Rodin, 77, rue de Varennes, Paris, jusqu’au 22 mars. Tél.00331 44 18 61 10, site www.musee-rodin.fr Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h30.

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