Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée Rath présente la Médirerranée du photographe genevois Fred Boissonnas

Attendue depuis des années, l'exposition a enfin ouvert ses portes. Si le choix du Sud peut étonner par rapport aux contenu du fonds patrimonial local, c'est une réussite.

Le Parthénon après la pluie.

Crédits: DR. Collection Nicolas Crispini.

Elle a bien lieu! L’exposition Fred Boissonnas au Musée Rath tient pourtant du mirage. Il y a si longtemps qu’on en parle à Genève… Pensez! La précédente rétrospective, qui concernait toute la dynastie familiale de 1860 à 1980, s’est déroulée dans le même lieu en 1981. Aussitôt après ont commencé les tractations entre la Ville (qui ne voulait pas y mettre le prix) et les héritiers Boissonnas. Elles ont connu des hauts, et surtout des bas. Le temps pour la Grèce de rafler la partie de l’œuvre de Fred la concernant, puis d’en faire plus tard un patrimoine national inaliénable. Celui également à une fondation d’acquérir ce qui touchait au Sinaï. En 2013, lorsque l’accord a enfin été signé, il restait effectivement 200 000 négatifs et positifs. Il n’en s’agissait pas moins d’un ensemble sévèrement amputé.

Le théâtre de Taormina. Photo DR.

Il n’y pas suffi de mettre deux millions sur la table. Il a ensuite fallu sauver ce fonds, menacé par la décomposition rongeant les plaques de verres et détruisant les pellicules. Le Centre d’iconographie genevoise (CIG) y a passé huit ans. Une brochure sortie à l’occasion de l’actuelle rétrospective signale la participation de dix-neuf personnes à ce grand œuvre. Elles auraient consacré ensemble 120 000 heures au chantier, soit près de 6000 par tête de pipe (ce qui semble beaucoup). On a alors pu passer à l’organisation de l’exposition elle-même, dont les comités successifs ont tenu de la géométrie variable. L’équipe finale comprenait, sous la direction de la conservatrice en chef Lada Umstätter, la Madame Photo du Musée d’art et d’histoire (et j’ai nommé ici Mayté Garcia), une universitaire en la personne d’Estelle Sohier, plus Nicolas Schaetti, ex-responsable du CIG. «Trop de cuisiniers gâtent la sauce», dit un proverbe allemand. Il a donc fallu moduler. Autrement dit arrondir des angles qui n’étaient pourtant déjà pas bien vifs.

Beaucoup d'emprunts extérieurs

En mars dernier, les travaux allaient bon train au Musée Rath. Tout semblait se concrétiser. Puis la pandémie est venue, et les annulations qui l’ont accompagnée. On s’est demandé si Boissonnas surnagerait, vu que le point de vue adopté tournait autour de la Méditerranée. Un désir de Sud du magistrat. La Mare Nostrum lui apparaissait comme un lien entre civilisations. Une idée qui a aussi bien hanté naguère l’historien Fernand Braudel qu’aujourd’hui e le Mucem marseillais. C’était pourtant là se confronter ici à une difficulté majeure. Le fonds genevois demeure pauvre en la matière, alors qu’il possède tout le reste (1). Il a donc fallu procéder à des tirages modernes, qui se révèlent bien durs, et surtout emprunter. On se demande ce qu’aurait été la manifestation sans les prêts du collectionneur Nicolas Crispini. Un homme qui aurait soit dit en passant formé un excellent commissaire en solo, vu ses réussites à la Médiathèque Valais de Martigny…

Fred Boissonnas photographiant le Parthénon. Photo DR.

Fin septembre, le musée a finalement pu ouvrir ses portes, pour ce qui restera selon certains la dernière exposition du MAH au Musée Rath. Décor sobre et efficace, même si les esprits chagrins déplorent le métrage de moquettes sans doute peu recyclables. Des couleurs, mais discrètes. Une circulation divisant le parcours en sept parties. Pas trop d’images, ni de textes. Quelques appareils expliquant mieux que des mots la difficulté de l’entreprise. Quand Fred Boissonnas s’attelle en 1919 à son livre sur la Grèce, il veut des images à la définition parfaite. D’où une caméra géante pour plaques de verre. Des kilos et des kilos à hisser sur une échelle branlante, avant d’immortaliser les métopes restantes du Parthénon. Puis des heures d’attente avant d’arriver, comme plus tard devant le Sphinx de Gizeh, à la lumière idéale. Avec des audaces. L’un des clichés les plus fameux de l’Acropole la montre juste après la pluie. L’eau y est un miroir lumineux.

Une entreprise ruineuse

Pour Fred Boissonnas (1858-1946), la Grèce a été un révélateur. Il y allait déjà depuis des décennies. La commande officielle de 1919 venait à point. L’homme à succès, celui qui avait possédé après Genève des ateliers de portraits à Paris, à Saint-Pétersbourg ou à Marseille, y perdra pourtant sa fortune. Il délaissera ses affaires. Il s’improvisera éditeur. Rien n’était assez parfait pour lui. Ni les papiers. Ni les encres. Ses livres devenaient trop cher. La situation empirera encore quand il s’agira de mener à bien, après la Crise de 1929, l’énorme volume voulu par le roi d’Egypte. Il se verra bel et bien imprimé, mais jamais véritablement diffusé. Alors que Fred vieillissant reprenait sans cesse son nouveau livre sur les traces de la Bible, il devra ensuite se restreindre. Adieu la grande maison du quai de la Poste, qui existe toujours! Ce sera un simple magasin passage de Lions. Celui que maintiendront en vie ses héritiers jusqu’à ce que l’entreprise se contente d’une modeste arcade villageoise à Vésenaz.

Les pleureuses d'Assiout, en Egypte. Photo DR.

Si c’est là l’histoire un peu triste que raconte le livre dont je vous parle une case plus bas dans le déroulé de cette chronique, l’exposition se contente de l’œuvre. Un œuvre qui ressort épuré de l’aventure. A part les salles offrant de discutables tirages modernes, il n’y a aux murs que des épreuves magnifiques, avec leurs virages bleus, roux, sépia ou dorés. L’artiste y apparaît en majesté. Il ne lui suffisait pas de tirer, en général par simple contact, les images prises à Athènes, sur les îles grecques ou au bord du Nil. Il créait des effets (une dramaturgie serais-je tenté de dire) en soulignant certains détails au profit d’autres. Ici, une minuscule vache noire tient la vedette. Là, quelques personnes passent au sein d’un paysage immense. Ailleurs encore, le grain de quelques pierres antiques se détache. A chaque fois, le choix diffère. S’il y avait plusieurs épreuves côte à côte de la même image, elles se révéleraient sans doute différentes. Un Parthénon de Fred Boissonnas tient de l’état d’âme. D’où des degrés de réussite qui nous semblent divers.

Quatre yeux pour nous regarder

Dans ce florilège, tout ramène au photographe, dont les chefs-d’œuvre patentés figurent dans une salle introductive transformée en Salon. Le maître, qui se met volontiers en scène, avec ou sans sa nombreuse progéniture, nous surveille de ses yeux noirs. Le centre névralgique du Musée Rath est occupé par un immense agrandissement de son célèbre autoportrait pris à côté d’un appareil binoculaire. Il est permis de voir dans ces deux trous la métaphore d’un regard perçant. L’homme nous observe doublement, tout en nous donnant à voir. Il a ici toutes les raisons de se montrer satisfait. Le public n’en croit pas ses yeux. Et pourtant oui. C’est une exposition réussie.

Le Monte Circeo. Photo DR.

(1) Pourquoi la Maison Tavel ne propose-t-elle pas par exemple en même temps une présentation sur Fred Boissonnas et Genève?

Pratique

«Fred Boissonnas et la Méditerranée, Une odyssée photographique», Musée Rath, place Neuve, Genève, jusqu’au 31 janvier 2021. Tél. 022 418 33 40, site www.ville-ge.ch/mal Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. Réservation conseillée. Une exposition-vente aura lieu en novembre à la Corraterie. J’y reviendrai.

Un second article suit sur le livre paru à propos de l’exposition.

Pour rappel, le fameux autoportrait de Boissonnas à l'appareil binoculaire. Photo Centre d'iconographie genevoise, Genève 2020.

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