Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée Rath veut prolonger à Genève l'exposition des photos de Fred Boissonnas

Fermée depuis décembre, la rétrospective devait se terminer le 31 janvier. Sous la pression, le MAH va tenter de la maintenir jusqu'à fin mars. Une drôle d'histoire...

L'image servant d'affiche à l'exposition Boissonnas.

Crédits: CIG, Genève 2021.

Serait-ce un conte de fées à la genevoise? Le proche avenir nous le dira. Si tout finit bien, la Ville n’y aura cependant pas été pour grand-chose, sinon sous forme d’un poussif «deus ex machina». J’irai même jusqu’à affirmer que la main de Sami Kanaan s’est vue légèrement forcée. Pourtant, tout est parti de lui. L’idée d’une exposition «Fred Boissonnas et la Méditerranée» faisait partie des «desiderata» du magistrat pour le Musée Rath. Le photographe genevois (1858-1946) eut en effet pu se voir honoré de mille autres manières. Sans doute aurait-il même été plus sage de centrer le sujet sur notre ville. Le Centre d’Iconographie genevoise (CIG) détient avant tout des images locales du maître. Elles ont été acquises pour environ deux millions en 2011, essentiellement sous formes de négatifs. Il aura du reste fallu plusieurs décennies avant que la Ville achète à la famille ce fonds d’archives, amputé entre-temps de sa partie grecque et de celle consacrée au Sinaï.

Il a été question de l’exposition pendant des années. Normal. Le Centre d’Iconographie genevoise ne fait pas partie des coureurs olympiques. Le Musée d’art et d’histoire (MAH) non plus, même si la Grèce antique devait se retrouver au centre des débats. Après bien des tentatives, une équipe de quatre commissaires a fini par prendre en charge la manifestation. Il y avait là Estelle Sohier pour l’Université, Nicolas Schaetti pour le CIG, Lada Umstätter et Mayté Garcia représentant le MAH. Les choses coinçaient un peu aux entournures. Où trouver la Grèce tant désirée par Sami Kanaan? Il a fallu emprunter des tirages originaux à des collectionneurs, dont Christoph et Viviane Blatt et surtout Nicolas Crispini. L’homme sans lequel on peut rien faire en la matière. Il y a évidemment eu des retards. Il faut dire que l’année choisie ne s’est pas révélée la bonne. L’inauguration a ainsi dû se voir reportée à septembre. Puis sont intervenus les arrêts brutaux de novembre, puis de fin décembre. Bref, sur les quatre mois prévus au Musée Rath, il n’en est resté que deux. Le tout avec réservation obligatoire. Le genre de barrières qui a retenu le public potentiel, plutôt âgé.

Dépeçage commencé

Combien de visiteurs exactement ont-ils franchi des degrés menant aux salles du Musée Rath. Estelle Sohier élude la question. A mon avis, pas beaucoup. Depuis la fermeture, c’est même devenu très peu. Il y a eu de discrètes, trop discrètes, possibilités offertes de visiter la rétrospective Boissonnas en tout petit groupe constitués. Cinq personnes au maximum. Ceci jusqu’à la fermeture finale, qui devait s’effectuer le 31 janvier. Tout était prévu pour que l’accrochage se voit alors démonté. Prêteuse minoritaire, la Bibliothèque de Genève (BGE) a même eu de l’avance au gâteau. L’institution, qui se veut avant tout patrimoniale (elle prête avec des élastiques), a commencé à reprendre ses biens au début de la semaine dernière. Exit la salle montrant au sous-sol le travail de conservation effectué sur les images. En voilà une qui pourtant ne craignait pas grand-chose! Un collectionneur genevois, que je connais, avait lui aussi été prié de bien vouloir reprendre ses photos. Bref, tout allait vers sa fin dernière.

Dans l'exposition. Photo Keystone.

C’est à ce moment que les réactions ont plu. Viviane et Christoph Blatt se sont fendus l’une lettre bien argumentée au magistrat. Elle soulignait que cette entreprise semi-avortée représentait «dix ans d’efforts et de passion, d’énergie et d’un investissement de plusieurs millions fait avec de l’argent public.» Les auteurs rappelaient la fermeture de deux mois (au moins) sur quatre. Ils balayaient l’argument de fragilité qui leur avait été rétorqué, «les œuvres peuvent très bien rester plusieurs mois dans le noir. Les plus délicates d’entre elles, les cyanotypes représentant Madeline en train de danser ont déjà été remplacées par des fac-similés.» Les Blatt bénéficiaient du soutien d’Estelle Sohier pour l’Université, du président de la société Jean-Gabriel Eynard (association philhellène s’il en est!) et de la famille Boissonnas. Plus des prêteurs, bien entendu consultés. Les collectionneurs de photographies anciennes forment un tout petit monde, où l’on se connaît bien. La lettre à Sami Kanaan est partie le 27 janvier. Gad Borel-Boissonnas envoyait la sienne, insistante, le 28.

Une pluie de courriels

Que s’est-il alors passé? Un petit mystère. Toujours est-il que le magistrat en charge de la culture s’est vu bombardé de courriels demandant, voir exigeant une prolongation jusqu’au 31 mars. On parle d’une soixantaine de messages. Un tir groupé venant dérangeant la quiétude d’un homme qui n’aime pas beaucoup cela. Une «réflexion» a alors commencé. Elle a touché le CIG, la BGE et le MAH, même si je doute que le directeur Marc-Olivier Wahler (MOW), très souvent à Paris, ait été de la partie.

De toute manière, il s’agissait de trouver un moyen de différer la fermeture jusqu’à la fin du mois de mars. Il était difficile au MAH de prétendre qu’une autre exposition était prévue. Il ne s’en déroulera dorénavant plus au Rath. Le musée devrait servir à autre chose, même si bien des gens se demandent à quoi. Il n’y aura enfin plus du tout de présentations consacrées aux seuls beaux-arts. MOW ne veut que des choses «transversales» au MAH lui-même, la première d’entre elle n’ayant pas ouvert comme prévu le 27 janvier pour cause des semi-confinement. Il eut fallu pour cela un miracle. Or «Marcher sur l’eau», dont la commissaire est la plasticienne autrichienne Jakob Lena Knebl (qui est paraît-il très connue dans son pays), n’a pas encore renouvelé l’exploit de saint Pierre cheminant sur le lac de Tibériade…

L'affiche de "Marcher sur l'eau", qui n'a pas encore pu ouvrir au MAH. Photo MAH, Genève 2021.

Le 29 au soir, les choses semblaient acquises. Un message venu du MAH rassurait les Blatt. Il modifiait bien sûr un peu l’histoire, mais on marche sur des œufs (en plus de l’eau!) dans l’institution. «J’aimerais vous dire que grâce à votre soutien la décision de prolonger l’exposition jusqu’à la fin mars a été prise aujourd’hui.» Le Rath devrait donc pouvoir rouvrir le 1er mars. Avec l’énorme «hic» de la situation sanitaire. Personne ne sait ce que vont décider le Conseil fédéral et le Conseil d’État genevois en février. La Suisse n’a jusqu’ici pas été aussi large pour les musées que l’Italie (1), l’Espagne ou même la Belgique. Elle n’a jamais dit que la culture était bonne pour la santé! Et c’est du coup la culture qui se retrouve en mauvaise santé!

(1) Depuis trois jours je reçois à journée faite des avis de réouvertures d'expositions en Italie du Nord.

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