Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée Picasso expose à Paris les "tableaux magiques" d'un maître espagnol en crise

Entre 1926 et 1930, l'Espagnol a donné des toiles et des dessins dérangeants, avec leurs bouches verticales montrant les dents. Elles ont été réunies pour quelques mois.

L'affiche de l'exposition.

Crédits: Succession Picasso, Pro Litteris, Musée Picasso, Paris 2019.

C'est curieux de voir comment évoluent les choses. Quand le Musée Picasso a ouvert ses portes après des années d'attente dans l'ancien Hôtel Salé, en septembre 1985, ce fut la ruée sauvage. Les rassemblements d’œuvres de l'artiste restaient rares, et donc précieux. La fermeture du lieu pendant des mois et des mois pour travaux a encore une fois donné du prix aux tableaux et aux sculptures de l'Espagnol. D'où un «rush» à la réouverture en octobre 2014. Puis Laurent Le Bon a succédé à Anne Baldassari, qui était une directrice problématique. L'homme a en quelque sorte démocratisé Picasso, prêtant ses réalisations à tour de bras. Il y a ainsi eu en 2018 le fameux été avec quarante expositions autour de la Méditerranée. D'où une certaine lassitude du public, en quelque sorte gavé.

Aujourd'hui, le musée de la rue de Thorigny n'est certes pas vide. N'empêche que les files d'attente appartiennent au passé. Il ne faut pas se laisser bourrer le mou par la grande presse française. Les institutions ne sachant plus que faire de leur public, tant il apparaît abondant, ne sont pas légion en France. Il y a le Louvre. Le château de Versailles. La Fondation Vuitton chez les privés. Parfois Orsay. Pompidou, mais finalement pas tant que ça. Autrement, ce serait parfois le désert. Un fait que nul ne veut bien sûr admettre. On ne peut ainsi guère écrire que la réouverture, après des mois de chantier, du Musée d'art moderne de la Ville de Paris ait déplacé les foules. Le visiteur entre également sans mal au Musée Picasso, qui est entré dans une sorte de purgatoire.

Une période mal aimée

La nouvelle présentation de ce lieu monographique n'apparaît pourtant pas sans intérêt. Il s'agit de montrer, réunis, les «tableaux magiques» du maître. Lui-même ne les a jamais désignés comme tels. Le nom a été trouvé en 1938 par Christian Zervos (1889-1970), connu pour d'être attaqué à la rude tâche d'établir le catalogue raisonné des œuvres surabondantes du maître. L'adjectif lui servait à qualifier des peintures et des dessins réalisés entre l'été 1926 et le printemps 1930. Ils se placent donc après la période ingresque, et en même temps que les réalisations surréalistes. Zervos avait vu des traits communs à ces toiles agressives, ou des bouches prêtes à la morsure prenaient une étrange position verticale, ressemblant du coup à des fermetures éclair ou à des pièges à loups La désarticulation de la figure humaine atteignait ici son comble. D'aucuns ont mis ses sujets en rapports avec la détérioration des rapports (déjà difficiles) que Picasso entretenait avec son épouse Olga.

Mal aimées, ces œuvres n'avaient jusqu'ici été vues qu'au compte-gouttes dans des rétrospectives. Les commissaires Emilie Bouvard, Marilyn McCully et Michael Raeburn ont créé un effet de masse en les regroupant sur deux étages. Bien entendu, beaucoup de ces pièces appartiennent au Musée Picasso lui-même, qui possède de l'homme un nombre de pièces incroyable. Mais il a quand même fallu en chercher dans le monde entier, la toile choisie pour l'affiche appartenant à la Fondation Beyeler de Bâle. C'est l'une des plus colorées de la série, avec son fond rouge. La plupart du temps, l'Espagnol a en effet renoncé à tout chromatisme, afin de créer des sortes de tableaux-dessins. D'où un côté fil de fer. Avec quelque chose d'ascétique. L'absence de coloris jouera un tout autre rôle quand l'homme réalisera «Guernica» en 1937.

Avant le renouveau

L'exposition se révèle bien faite, comme souvent d'ailleurs au Musée Picasso. Elle ne cherche pas à rejoindre le goût du public. Il faut lui en savoir gré. Le visiteur lambda préfère ce qui vient avant. Ou après. La création des années 1930, avec ses nombreux chefs-d’œuvre, tient en effet du renouveau après ce qu'il est permis de considérer comme un moment de crise. Nous sommes avec «Picasso, Tableaux magiques» à la fois dans un pic d'intensité et dans un creux formel. Un joli paradoxe, non?

Pratique

«Picasso, Tableaux magiques», Musée Picasso, 5, rue de Thorigny. Paris, jusqu'au 23 février 2020. Tél. 00331 85 56 01 36, site www.museepicassoparis.fr Ouvert du mardi au dimanche de 10h30 à 18h, les samedis et dimanches dès 9h30.



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