Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée Picasso de Paris rapproche le peintre d'Alexander Calder

Les deux hommes se sont vus quatre fois en tout physiquement. Il y a cependant des rencontres entre leurs créations peintes et sculptées. C'est assez convaincant.

Un Calder tout en pointes et un portrait découpé de Picasso.

Crédits: Succession Calder, Succession Picasso, ADAGP, Musée Picasso, Paris 2019.

En 2016-2017, le Musée Picasso opposait ce dernier à Giacometti. C'était la découverte d'une relation non seulement artistique, mais amicale de longue durée. Les deux hommes s'étaient beaucoup fréquentés. Aujourd'hui, l'institution parisienne rapproche Picasso d'Alexander Calder (1898-1976), ce qui semble moins évident. Si l'Américain comme le Suisse sont d'une génération plus jeune que l’Espagnol, il n'y a ici aucun compagnonnage. Même bref. Les rencontres restent avant tout formelles.

Il suffit de lire la chronologie, présente au second étage de cette exposition qui en comporte deux. Alors même que Calder vit à Paris en continu de 1926 à 1933, y bâtissant à coups de fil de fer son œuvre encore en devenir, les deux artistes ne se croisent que quatre fois dans leur vie. La première, c'est en 1932 à la galerie Vignon, où le débutant expose. Picasso est venu là par curiosité. Pour piocher sans doute aussi des idées. On sait à quel point le peintre avait tendance à «faire les poches» de ses confrères. Le second contact direct a eu lieu en 1937, dans le contexte de l'Exposition universelle organisée dans la capitale. Picasso travaille à «Guernica» pour le Pavillon de la République espagnole, alors que Calder crée au même endroit une fontaine en tant qu'étranger invité. La suite devient plus anecdotique. Picasso et Calder se retrouvent à un déjeuner organisé par la mécène Marie Cuttoli à Antibes en 1952. Le dernier contact direct a lieu à Vallauris en 1953. Avouez que c'est peu pour deux longues existences!

Une vision sans a-priori

La chose n'a bien sûr pas empêché l'un de savoir ce que produisait l'autre, même si Calder a essentiellement vécu aux Etats-Unis, où Picasso n'a jamais mis les pieds. Ils ont par ailleurs développé des préoccupation artistiques communes. Leur approche de la sculpture, même si l'Américain peint aussi un peu (et à mon avis assez mal), se veut non conventionnelle. Sans a-priori. Dépourvue de matériaux nobles. Il suffit de penser aux mobiles et aux stabiles qui ont succédé aux figures de fil de fer chez Calder. Le vide entre les plaques métalliques y importe autant que les pleins. C'est ce que le musée explique en novlangue en disant: «Ils jouent tous deux avec les particularités qui existent à présenter le non-espace.» Notons cependant que si Calder utilise le souffle de l'air pour faire bouger ses œuvres, Picasso en reste à des objets fixes posés sur le sol ou sur un socle.

L'un des plus beaux Picasso exposés en compagnie des Calder. Photo Succession Picasso, ADAGP, Musée Picasso Paris 2019.

L'exposition, qui ira ensuite au Musée Picasso de Malaga (distinct de celui qui existe depuis longtemps à Barcelone), réunit trois forces. Il y a tout d'abord, bien sûr, l'institution parisienne. Elle dispose du fonds quasi infini provenant de la dation de 1979, largement complété par ailleurs depuis. Très présente il y a quelques années à la Fondation Beyeler de Bâle, la Calder Foundation représente la succession de son grand homme. Des compléments se voient apportés par la Fundación Amine y Bernard Picasso (ou FABA), installée en Espagne. L'ensemble des pièces ainsi mises à disposition a permis de nombreux dialogues réglés par de non moins nombreux commissaires. Pour arriver à ce résultat, il faut dire convaincant, il a fallu réunir les regards de Claire Garnier, Laurent Le Bon, Emilia Philippot, Alexander S.C. Rower, Bernard Ruiz-Picasso. Cinq! Un record.

Equilibre trouvé

Le parcours traverse donc le rez-de-chaussée et le premier en tentant de conserver un certain équilibre entre les deux titans. Il s'agit de toute manière de «dessiner dans l'espace». D'«interroger le vide». Au besoin, il y a au mur une explication un peu alambiquée. J'avoue être resté pantois en lisant que «Calder explorait de nombreuses dimensions présentes au-delà des trois dans lesquelles nous vivons.» L'essentiel reste Dieu merci de trouver des ressemblances là où le public ne les attendait pas. Côté peinture, «Mon atelier» de Calder, réalisé en 1955, avait sa place aux côtés de «L'atelier de la Californie» de Picasso, qui date lui de 1956. Un «Hommage à Guernica» de Calder, réalisé en 1947 alors qu'il se trouvait aux Etats-Uni, était de toutes les façons le bienvenu ici. Il était par ailleurs bien d'avoir les deux artistes photographiés par Man Ray.

L'un des dialogues proposés. Un stabile de Calder et une toile de Picasso. Photo Musée Picasso, Paris 2019.

Au delà du jeu intellectuel, la manifestation vaut cependant surtout par les œuvres présentées, dont certaines ont rarement été vues par le public. Il y a là des choses magnifiques, même si les grandes esquisses pour le «Monument à Apollinaire», jamais exécuté tel quel, ne font pas partie de mes Picasso préférés. L'équipe curatoriale a en effet sorti des toiles importantes en plus des réalisation de métal. Sobre et blanc, le décor les met bien en valeur, suggérant au passage de nouvelles analogies. Des visions communes. Des coïncidences aussi, sans doute. Calder et Picasso se retrouvent à certains moments (mais pas tous!) sur une identique longueur d'ondes.

Sans la foule

Longue, dans la mesure où elle dure du 19 février au 25 août, l'exposition reste tout à fait accessible. Sur le plan physique cette fois. Nouveau directeur, Laurent le Bon a organisé tant de présentations Picasso en France et dans le monde depuis son arrivée qu'il a épuisé le filon. Le bel hôtel particulier du XVIIe siècle de la rue de Thorigny n'accueille plus les foules compactes de jadis, ce qui me semble mieux pour tout le monde. Le Picasso-Calder, qui se déploie par la force des choses dans l'espace, exigeait que ce dernier demeure partiellement libre. Le visiteur se devait d'avoir un recul possible. Il lui fallait pouvoir tourner autour de certaines œuvres. C'est ici bien le cas. Le succès ne se mesure pas, contrairement à ce que croient certains pouvoirs publics, au seul nombre des entrées.

Pratique

«Picasso Calder», Musée Picasso, 5, rue de Thorigny, Paris, jusqu'au 25 août. Tél. 00331 85 55 00 36, site www.museepicassoparis.fr Ouvert du mardi au dimanche de 10h30 à 18h, dès 9h30 le samedi et le dimanche.

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