Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée Marmottan de Paris invite à la découverte du Danois Peder Severin Kroer

La peinture scandinave du XIXe siècle devient très à la mode. Mort en 1909, l'artiste aujourd'hui honoré propose un art de plein air séduisant.

L'oeuvre emblématique de l'artiste, qui sert d'affiche. Avec une "heure bleue", bien sûr...

Crédits: Musée Marmottan, Paris 2021.

Hors de la peinture nordique, point de salut? Depuis le succès à répétition des expositions vouées à Vilhelm Hammershøi (1864-1916), les musées cherchent le nouveau Suédois ou le Danois inédit (pas d’Islandais jusqu’à présent!) pouvant faire figure de révélation sous nos latitudes. C’est surtout le cas en France, où nombre de peintres scandinaves ont complété au XIXe siècle leur formation dans un grand atelier parisien. Certains ont même durablement vécu ici. Je pense notamment à Frits Thaulow (1847-1906), un Norvégien honoré en 2016 à Caen. Magnifique! Thaulow était vraiment un nom à retenir.

Kroerposant en 1907 pour deux de ses collègues à Skagen. Photo DR.

Le Petit Palais parisien a présenté l’an dernier, en tir groupé, des peintres danois de la première moitié du XIXe siècle. Leur supposé «âge d’or», avec quelque chose d’un peu statique et glacé. On préfère en général dire «cristallin». Marmottan va aujourd’hui plus avant dans le temps, puisque Peder Severin Krøer est né en 1851. L’homme est effectivement venu en France, où il a fréquenté l’atelier de Léon Bonnat. Le temps d’acquérir ce qu’on aurait alors appelé «le métier». Sa carrière est cependant restée nationale après des séjours en Bretagne ou en Espagne. La vie urbaine, puis une retraite campagnarde. Krøer s’est installé à Skagen, au nord du Jutland. Il s'agissait au départ d'un village de pêcheurs peu accessible. Le train n’y est arrivé que tard, le transformant alors en lieu de villégiature. On connaît ce type de transformation, commun à tous les pays d’Europe.

Une communauté d'artistes

Skagen s’était auparavant mué en communauté d’artistes. Il y avait eu en France Barbizon, dans la forêt de Fontainebleau. Puis Pont-Aven dans une Bretagne vue comme une réserve d’Indiens. Pourquoi pas la côte danoise? Les peintres se sont donc se retrouvés dans cette localité séduisante en été, avec ses journées interminables se clôturant par une «heure bleue». Il faut avoir vu la photo où Krøer, sur la plage, pose simultanément pour deux de ses confrères en 1907. La vision de l’homme jouant aujourd'hui les vedettes à Marmottan reste d’ailleurs toujours estivale. Jamais d'hiver! Avec du coup d’étranges coïncidences. Certains de ses enfants nus courant sur le sable (politiquement très incorrects en 2021!) pourraient sortir d’une toile de l’Espagnol Joaquin Sorolla (1863-1923), qui œuvrait pourtant bien plus au Sud.

Marie, épouse de l'artiste, sous le rosier. Photo Musée Marmottan, Paris 2021.

Mais est-ce finalement là un hasard? Bâtie sur un académisme tempéré par le plein air et quelques touches impressionnistes, toute une peinture de la fin du XIXe siècle tend finalement à se ressembler. Il y a des manières communes de voir traversant toute l’Europe, de la Russie au Portugal, avant de gagner l’Amérique. C’est un art de Salon international, avec tout ce que l'adjectif peut supposer d’interchangeable. L’Angleterre fait alors figure d’exception, avec ses préraphaélites et leurs dérivés. D’où un écho souvent très large des partisans de cet art solide, plutôt joyeux et coloré. Même reparti pour le Nord, Krøer (mort en 1909) a ainsi volontiers exposé à Paris. Distingué au Salon en 1880, «médaille d’honneur» en 1889, il y a connu le succès contrairement à son compatriote Hammershøi. Hammershøi proposait il est vrai une peinture nettement plus exigeante.

Dames en blanc sur le sable

Le musée Marmottan propose dans le boyau (une sorte de gros intestin) lui servant d’espace d’expositions temporaires une soixantaine d’œuvre du Danois. La plupart proviennent de son pays bien sûr, Skagen possédant un fonds particulièrement important. Il y a autrement Aarhus ou Göteborg, des villes où l’on ne va pas tous les jours. J’ai cependant noté, dans cette exposition curatée par Marianne Mathieu, Dominique Lobstein et Mette Harbo Lehmann, des prêts de Budapest et de Paris même. Orsay détient ainsi des «Bateaux de pêche» (1884), que je n’ai pas le souvenir d’avoir vus sur l’un de ses murs. L’institution privée (Marmottan donc) peut ainsi refléter un art pleinariste comprenant aussi bien des scènes de genre («Hip hip hip hourra» représentant un banquet de peintres) que des paysages presque vides ou des portraits. Ces derniers permettent en général de retrouver son épouse Marie, également peintre, célèbre pour sa beauté. Cette beauté brune lui a fait plus fréquemment poser pour autrui que tenir un pinceau.

Vue de la mer avec juste un bateau. Photo Musée Marmottan, Paris 2021.

Ouvert par un grand portrait en pieds du maître par Laurits Tuxen (1853-1927) montrant un conquérant, la rétrospective se révèle agréable. Il y a là quelques beaux tableaux, un peu répétitifs. Les haleurs de bateaux, qui sont des hommes de peine, font presque tache au milieu de toiles représentant des promeneuses oisives en robe blanche sur le sable. C’est en effet une forme d’art faite pour plaire sans exiger trop d’attention ou de réflexion. Sorolla se révèle toujours meilleur dans le genre. Mais il suffit de voir quel public attire aujourd’hui Krøer. C’est celui des dames un peu mûres passant là un bout d’après-midi. On le retrouve à Paris au musée Jacquemart-André ou au Luxembourg. Des visiteuses (il y a aussi quelques messieurs) n’aimant pas trop les avant-gardes, ce qui est d’ailleurs leur droit. Comme ne cessent de nos répéter les grandes institutions, il faut penser en priorité à «l’accueil des publics». Pluriel. La preuve qu’ils sont aujourd’hui plusieurs. Question d’âge. De culture. De genre, peut-être. Et de sensibilité, sûrement. Il faut donc aussi des Marmottan.

Pratique

«L’heure bleue de Peder Severin Krøer», Musée Marmottan, 2, rue Louis-Boilly, Paris, jusqu’au 26 septembre. Tél. 000331 44 96 50 33, site www.marmottan.fr Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h. Le jeudi jusqu’à 20h.

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