Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée Maillol propose à Paris la peinture spirite du XXe siècle. "Esprit, es-tu là?"

L'exposition vient de Lille. Elle regroupe des artistes du Nord de la France qui ont entendu des voix. A voir pour Augustin Lesage, Victor Simon et Fleury-Joseph Crépin.

L'affiche de l'exposition... avec les anciennes dates.

Crédits: Musée Maillol, Paris 2020.

L’art brut est une construction. Intellectuelle d’accord. Mais comme toute construction, elle suppose l’existence de chambres bien séparées. Jean Dubuffet avait bien essayé de faire un tri, éliminant au final les dessins d’enfants. Il n’en existe pas moins des groupes distincts, comme s’en seront immédiatement rendu compte les visiteurs des Collections de l’art brut à Lausanne. Tout le monde ne répond pas à cette sorte de misérabilisme vital, supposé servir de lien. Viol dans l’enfance. Quasi analphabétisme. Alcoolisme. Internement forcé. Repli. Création frénétique dans le secret. J’en passe et des meilleures, c’est à dire des pires.

"L'esprit de la pyramide" d'Augustin Lesage. Photo Succession Augustin Lesage, LaM, Villeneuve-d'Ascq 2020.

Parmi les pensionnaires de Collections de l’art brut et des institutions dérivées, comme l’est aujourd’hui le LaM à Villeneuve-d’Ascq dans la périphérie de Lille, se trouve un groupe cohérent de créateurs du Nord de la France. Augustin Lesage (1876-1954) et Victor Simon (1903-1976) ont été mineurs de fond, au moment où cette partie du pays se couvrait de terrils. Fleury Joseph Crépin (1875-1948) a notamment exercé la profession de quincaillier. Ce sont là des hommes intégrés à la société. Leur particularité commune consiste dans le fait qu’il s’agit d’inspirés. Comme jadis Jeanne d’Arc, ils ont un jour entendu des voix. Ces dernières leur disaient de peindre. Ils allaient devenir la main exécutant ce que dicteraient les esprits. Leur carrière, car tous trois vont obtenir une audience publique (du moins dans certains cercles), correspond en effet aux grandes années du spiritisme, aujourd’hui en nette perte de vitesse.

L'histoire des médiums

Le Musée Maillol de Paris, qui a retrouvé des ambitions grâce à une programmation de qualité sous l’égide de Culturespaces, accueille aujourd’hui l’ensemble de ces artistes travaillant sur impulsions de l’au-delà. Le titre adopté, «Esprit es-tu là?», fait allusion à la phrase rituelle des médiums faisant tourner des tables (légères, je précise). Quand je dis «accueille», c’est bien parce que l’exposition vient d’ailleurs. Elle a été montée par le LaM, dont je vous parlais tout à l’heure, dont provient la majorité des œuvres. Beaucoup ont été acquises par ses soins récemment, comme le prouve une lecture attentive des cartels. L’institution «met la gomme» sur Lesage, Crépin et Simon, qui sont à la fois des enfants du pays et les clefs de voûte de la version française de ce qui reste convenu d’appeler l’art brut. Et cela même si un Lesage a été en contact avec Jean Dubuffet, Conan Doyle (un fervent de spiritisme), Victor Brauner ou André Breton, tout en visitant des musées pour l’archéologie et en voyageant plusieurs fois en Egypte.

Augustin Lesage peignant. Photo DR.

L’un des grands intérêts de cette présentation remarquable, conçue par Savine Faupin et Christophe Boulanger, est de remettre les œuvres en contexte. Une longue histoire, occupant les premières salles de ce musée labyrinthique. Le spiritisme moderne naît en 1848 dans l’État de New York. Les sœurs Fox communiquent pour la première fois avec les esprits d’une maison plus ou moins hantée. L’expérience suscite très vite des émules dans le monde entier. Il y en aura la version populaire et celle du monde intellectuel. On se souvient que Victor Hugo, exilé à Guernesey, a fait léviter des guéridons. Victorien Sardou, l’auteur de «La Tosca» et de «Madame Sans-Gêne», dessinera plus tard (très bien) des architectures fantastiques. Certains médiums, dont l’Italienne Eusepia Palladino, vont devenir vers 1900 de véritables vedettes. Il y aura même ses mécènes spirites. Mrs Sarah Winchester fera ainsi construire aux Etats-Unis une immense maison destinée à accueillir les âmes des morts victimes d’armes conçues par son mari…

Détails innombrables

Ce long préambule, complété par un petit film comique d’Emile Cohl de 1910 sur les tourneurs de tables, précède donc la présentation muséale de créations de Lesage, de Crépin et de Simon, exécutées de manière très professionnelle à l’huile sur toile. Ces peintures minutieuses, surchargées de détails et aussi symétriques qu’un test de Rorschach sont indépendantes, ou elles forment un tout. En 1939, Crépin a ainsi entendu un appel. Il devait exécuter 300 toiles, «et la guerre s’arrêtera». Notez que la voix ne s’était pas trompée. La 300e date en effet de mai 1945. Crépin devait alors entreprendre un autre cycle pour parvenir à la paix universelle. Il est hélas mort en chemin, laissant le grand œuvre inachevé… On peut voir dans cet ensemble une modestie touchante ou un orgueil démesuré. Le sort du monde résidait dans le pinceau de Crépin.

Victor Simon devant l'une des ses créations. Photo DR, Nextgate.

Souvent grandes, ces toiles se révèlent d’une exécution irréprochable (il suffit de penser aux petits points en relief, tous de la même taille, de Crépin!). Beaucoup ont été montrées du vivant des intéressés, ce qui les éloigne encore plus de l’art brut. Des cercles spirites en ont achetées. Il y a eu des accrochages-ventes même en Egypte. Les surréalistes ont aidé à leur diffusion jusque dans les années 1950. Les artistes n’entendaient pas pour autant faire fortune. Lesage, par exemple, se comptait un salaire horaire de mineur. Les deux commissaires ont cependant inclus d’autres producteurs plus marginaux. Des productrices surtout, vu l’actuelle pression pour atteindre partout la parité. Bien représentée à Lausanne, Madge Gill figure donc là, tout comme l’inconnue Elise Müller, née à Martigny en 1861 et morte à Genève en 1944. De cette dernière, aux œuvres identifiées et localisées encore rares, il y a ainsi au Musée Maillol deux tableaux étranges, dans un tout autre style. Comme Madge, Elise n’est pas une adepte de la symétrie et d’une mosaïque de détails. Nous sommes avec elles dans quelque chose de bien plus sauvage.

Public absent

Ouverte avant la pandémie, refermée précipitamment en mars, l’exposition a repris non sans mal sa trajectoire. Elle peine aujourd’hui à trouver son public, sans doute déconcerté par l’absence d’une politique d’exposition ronronnante et rassurante à Maillol, comme à Marmottan ou à Jacquemart-André. Pour tout dire, il n’y a presque personne. Dommage. Voilà pourtant un accrochage qui ouvre l’esprit. A tous les sens du terme, d’ailleurs!

L'une des toiles d'Elise Müller, morte à Genève en 1944. Photo DR.

Pratique

«Esprit es-tu là? Les peintres et les voix de l’au-delà», Musée Maillol, 61, rue de Grenelle, Paris, jusqu’au 1er novembre. Tél. 00331 42 22 59 58, site www.museemaillol.com Ouvert tous les jours de 10h30 à 18h30. Réservation conseillée… mais inutile.

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