Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée Jenisch expose à Vevey la collection de "Pierre Keller. Friends, etc."

Le notable vaudois a dû choisir parmi les 500 pièces entassées durant sa carrière d'éditeur d'estampes, d'enseignant et de directeur de l'ECAL. C'est réussi!

Pierre Keller lors du montage de son exposition.

Crédits: Patrick Gilliéron, Keystone

Le premier achat remonte à 1965. C'est une sérigraphie jaune de Lucio Fontana, avec bien sûr plein de trous. Un «Concetto spaziale», comme disent aujourd'hui les historiens de l'art. Pierre Keller a 20 alors ans. Il travaille pour une galerie génoise. Fontana vit encore à cette époque. Dans son essai, placé sagement en fin de catalogue, Stéphanie Serra voit là un acte fondateur. Cela devient facile de le dire après coup. Mais si Keller a tout d'un enfant de la balle (son père était peintre en bâtiment après tout!), l'homme ne produit encore rien lui-même en 1965. Il lui reste de plus à devenir éditeur d'estampes, enseignant et enfin directeur de l'ECAL à Lausanne. Tout reste chez lui en devenir. Le débutant a alors juste la chance de devenir adulte dans une Suisse romande s'ouvrant au monde contemporain, pour ne pas dire au monde tout court. Et ça, Pierre sait qu'il va en profiter!

Quarante-quatre ans plus tard, l'enfant terrible promu notable vaudois présente sa collection au Musée Jenisch de Vevey. Oh, une partie! Il lui a fallu opérer des choix, c'est à dire retrancher. Les cimaises de l'institution ne sont tout de même pas en latex. L'accrochage, réglé en compagnie Stéphanie Serra, n'en contient pas moins environ 200 pièces. Par rapport aux 500 à disposition, c'est tout de même pas mal. Et puis, comme chez tout amateur qui se respecte, il y a chez Pierre Keller les œuvres non localisées. Celles qui n'ont jamais été inventoriées. Ou mal remises en place ensuite . Cela n'offre pas que du mauvais. Dans l'entretien liminaire du livre d'accompagnement, où Keller dialogue avec son vieux complice John Armleder, l'ex-Monsieur ECAL s'en explique. «Quand on est éditeur, il y a toujours deux ou trois exemplaires qui nous restent. On les met dans un tiroir et ça dort là, quelque temps. Lorsque l'on rouvre le tiroir, on s'aperçoit qu'il y a des trucs incroyables dont on ne se souvient plus.» N'empêche que certaines estampes restent tout de même portées disparues. Elles attendent, dans un de ces mystérieux «quelque part» dont les entasseurs ont le secret, l'instant de leur redécouverte.

Armelder, Tinguely, Lüginbühl...

Mais peut-on vraiment parler de collection dans le cas du Vaudois, qui aura été (on peut parler au passé) un personnage public avant d'être un amateur? Sans doute pas. Il y a là le fruit de rencontres et d'amitiés. Des compagnonnages, en quelque sorte. C'est bien sûr le cas de John Armleder, dont Keller possède aussi bien de petites choses que des réalisations importantes. Celui de Jean Tinguely. La correspondance ô combien colorée, de "Jeannot" orne le mur du fond d'un des cabinets du Jenisch. Celui enfin du Bernois Bernhard Lüginbühl. Keller ne ressortait jamais de son atelier sans une gravure sous le bras. Voilà pour les Suisses. Mais cet international, ayant su amener physiquement à ses élèves du gymnase Christo, David Bowie ou Keith Haring, a aussi amassé nombre de pièces d'eux. Il a du coup réalisé un grand écart, non seulement géographique mais stylistique. Commencée sous le signe de l'abstraction la plus géométrique et la plus froide, ce qu'il faut bien appeler la collection a alors admis toutes sortes de figurations.

C'est donc le récit d'une vie qu'offrent les cimaises du Musée Jenisch dans un accrochage à la fois savant et désinvolte, institutionnel et intime. Il y a beaucoup de choses aux murs. Pas de cartels. Un petit livret à consulter, en tâchant de ne pas se tromper de mur ou de vitrine. Le visiteur découvrira des groupes importants comme des feuilles isolées. Avant tout de l'art contemporain, mais pas seulement. Quand il a été en fonds, entre deux cours et deux voyages, Pierre Keller s'est par ailleurs découvert une petite vocation patrimoniale. Félix Vallotton. Louis Soutter. Ferdinand Hodler. Un portrait de Puvis de Chavannes par Eugène Carrière, ce qui fait très sérieux. Il y a même deux immenses dessins de Balthus, acquis le jour où il a sans doute cassé sa tire-lire. Il s'agit de deux vues de Monte-Calvello, le château romain du peintre. Une feuille se révèle presque blanche. L'autre est en revanche quasi noire. Le public a l'impression de voir le négatif et le positif du même sujet. C'est pour une fois très muséal.

Catalogue jaune soleil

On aurait pu imaginer un catalogue lourd comme une pierre tombale pour cette exposition. Le propriétaire a du reste déjà consenti deux grosses donations au Canton de Vaud ces dernières années. Ce n'est pas le cas. Il faut dire que l'artiste Keller (car il se veut aussi artiste) a déjà reçu son pavé l'an dernier chez Patrick Frey: «My Colourful Life». Un machin qui vous calerait sans problème une commode ayant un pied cassé. Il semble que cela suffisait. «Pierre Keller, Friends etc.» se contente donc d'une plaquette à couverture jaune soleil. De petit bonshommes de Keith Haring animent cet aplat d'une danse joyeuse. Il y a peu de textes. Beaucoup d'images. Le tout reste léger, à l'image de la manifestation actuelle, plutôt réussie. Même Stéphanie Serra (qui a depuis quitté le musée) est parvenue à ne pas jargonner. Une performance. La maquette est bien sûr due à l'équipe Gavillet&Cie/Devaud, ce qui va bien dans le Canton de Vaud. Elle me semble tout à fait dans le style de la maison genevoise, qui tend tout de même à se répéter un peu.

Pratique

«Pierre Keller & Friends, etc.», Musée Jenisch, 2, avenue de la Gare, Vevey, jusqu'au 11 août. Tél. ' 021 925 35 25, site www.museejenisch.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h, le jeudi jusqu'à 20h.

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