Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée Jenisch de Vevey ouvre tout grand ses salles au graveur Gérard de Palézieux

L'exposition consacrée à l'artiste vaudois, mort nonagénaire en 2012, ne compte pas moins de 240 pièces. Avant tout des estampes, des aquarelles et des dessins.

Un autoportrait dessiné.

Crédits: Succession Gérard de Palézieux, Musée Jenisch, Vevey 2020.

L’histoire de l’art contemporain est plurielle. Elle peine juste à le faire savoir. Un musée comme celui du Centre Pompidou enfile les seules avant-gardes, comme s’il s’agissait de perles. Aucune place ou presque pour le reste, qui apparaît pourtant immense. Les foires jouent un peu le même jeu. Il suffisait de voir Artgenève fin janvier, même si quelques galeries, comme Ditesheim & Maffei de Neuchâtel, continuent à présenter des artistes travaillant de manière traditionnelle. En tout cas pour ce qui est des supports. Tout le monde ne peut pas se lancer dans des expérimentations tendant par ailleurs aujourd’hui à dater.

Gérard de Palézieux(1919-2012) fait partie des créateurs que Ditesheim & Maffei aurait pu défendre. Le Veveysan, qui a passé la majeure partie de son existence à Veyras près de Sierre, faisait partie de ces créateurs craignant comme la peste «l’air du temps». Comme le dit un cartel introductif du Musée Jenisch de Vevey: «N’étant ni un créateur, ni un réformateur à l’inverse de la plupart de ses contemporains, Palézieux a très tôt décidé de s’en tenir à la seule observation du spectacle qui se déployait sous ses yeux.» Il a du coup pratiqué un art peu spectaculaire, tourné vers la gravure et le dessin. Né dans un milieu cultivé, l’homme a par ailleurs illustré nombre d’écrivains, dont il était l’ami. Citons Maurice Chappaz, Yves Bonnefoy, Gustave Roud ou ce Philippe Jaccottet qu’il rejoignait parfois du côté de Grignan. Si vif dans la première partie du XXe siècle, ce lien entre l’estampe et les lettres semble aujourd’hui rompu. Qui illustrerait d’ailleurs qui en 2020? Je me le demande.

Artiste et collectionneur

Palézieux, qui signe souvent avec un «P» entouré d’un cercle, fait donc aujourd’hui l’objet d’une rétrospective au Musée Jenisch de Vevey. Sa première grande exposition en ces lieux depuis 1989. Il faut d’une part préciser que sa propre collection de gravures (Piranèse, Corot, Bellotto…), formée avec un soin extrême, est déposée ici. Le lieu conserve ensuite des liens avec l’art méditatif, grave et silencieux qu’y cultivait naguère Bernard Blatter. Et cela même si plusieurs directeurs (et directrices) se sont succédé depuis sa retraite. C’est au Jenisch que l’on a vu naguère Zoran Music, Balthus ou René Auberjonois. Des gens se révélant tous des tenants de la couleur sourde, pour autant qu’on puisse encore parler de couleur…

L'une des aquarelles données par Gérard de Palézieux à partir des années 1960. Succession Gérard de Palézieux, Musée Jenisch, Vevey 2020.

Formé en Italie au temps du fascisme, Palézieux s’était lié d’amitié là-bas avec Giorgio Morandi, son aîné de vingt-neuf ans. Il a existé une longue connivence entre les deux artistes. Cela se reconnaît aux sources d’inspiration et aux moyens utilisés. Comme le Bolonais, le Vaudois se concentre sur deux genres silencieux. La nature morte (qui reste suivant les langues «coite») incarne pour lui l’intérieur. En général inhabité, le paysage représente l’extérieur. Un extérieur souvent local. Une maison valaisanne sans signe particulier. Une grange. Un extérieur parfois plus prestigieux, tout de même. Comme bien d’autres, Gérard de Palézieux s’est laissé prendre au charme de Venise. Mais ce n’était pas celle de Canaletto, dont il achetait les précieuses estampes. Il s’agissait de ce qu’on appelle la «Venise mineure», aux façades inconnues des guides de voyage.

L'estampe dans tous ses états

L’artiste donne du coup au départ l’impression de beaucoup de répéter. Son style évolue à peine au fil des décennies. Dans les natures mortes, comme chez Morandi, l’observateur finit ainsi par reconnaître les objets utilisés d’une toile à l’autre et d’une gravure à la suivante. Il faut bien regarder les pièces (et le commissaire Florian Rodari en a retenu quelque 240!) pour percevoir les différences. Elles existent pourtant bel et bien. Il y a aussi, au fil du temps, des moyens techniques nouveaux. Palézieux, qui a usé de toutes les possibilités offertes par la gravure, de la pointe sèche au vernis mou en passant par l’autographie et le monotype, a ainsi découvert l’aquarelle dans les années 1960. Une peinture à l’eau dont il va tirer des effets subtils. Légers. Discrets. Des touches de couleurs dans un monde autrement plutôt gris.

La gravure en tailles et contre-tailles. Photo Succession Gérard de Palézieux, Musée Jenisch, Vevey 2020.

Florian Rodari semblait l’homme idéal pour mettre Gérard de Palézieux non pas en vedette (le mot lui irait très mal), mais en valeur. Montée en collaboration avec la Fondation Custodia de Paris, où elle a déjà été présentée fin 2019, l’exposition reçoit ici davantage d’ampleur (1). De la couleur aussi. Aux murs ternes du lieu parisien succèdent des cimaises d’un rouge éteint et d’un vert sombre. Un accrochage plus aéré, sachant casser ce que les alignements pourraient offrir d’uniforme. D’habiles citations. Une gravure acquise par le Veveysan vient ainsi se glisser parmi les siennes sans jouer pour autant les intruses. Bresdin, Morandi, Piranèse. Hollar... Une place a par ailleurs été réservée, ce qui n’était pas le cas chez Custodia, au collectionneur. Une attention tenant aussi de l’éclairage intime. Il y a ici des choix qui nous en apprennent sur celui qui les a faits.

Une légère surabondance

Faut-il vraiment un bémol à cette réussite? Si tel est le cas, je dirais la surabondance. Deux cent quarante pièces, c’est beaucoup. Un peu trop même. Je ne suis pas persuadé que la manifestation ait nécessité en surplus le Pavillon de l’estampe, au premier étage du Jenisch. Ou il y aurait alors fallu y développer l’activité de collectionneur de Gérard de Palézieux, comme s’il s’agissait là d’une seconde exposition. Florian Rodari avait déjà vu un peu large l’an dernier pour «Rien que pour vos yeux II». Des yeux, il n’y a hélas que deux par personne. Et ils se fatiguent vite. Ou bien le commissaire veut nous inciter à faire une seconde visite? Après tout, pourquoi pas?

(1) Ger Luijten, directeur de la Fondation Custodia, est co-commissaire.

Pratique

«Palézieux1919-2012», Musée Jenisch, 2, avenue de la Gare, Vevey, jusqu’au10 mai. Tél. 021 925 35 20, site www.museejenisch.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. L’exposition est accompagnée par quatre petits livres regroupés dans un coffret.

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