Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée Jenisch de Vevey montre les transferts et héliogrammes de Monique Jacot

Depuis les années 1970, la photographe développe un oeuvre personnel où elle joue du Polaroid, de la gravure et du monotype. Le résultat semble sorti d'un alambic.

"Sans titre", 1995.

Crédits: Monique Jacot, Julien Gremaud, Musée Jenisch, Vevey 2020.

Monique Jacot revient. Dire qu’elle effectue sa rentrée par la grande porte aurait cependant quelque chose d’inexact. La photographe utilise en effet l’entrée des artistes. Un accès latéral. Comme pour certains chocs du même nom, elle bénéficie ainsi d’un effet de surprise. Je ne m’attendais personnellement pas à la retrouver au Pavillon de l’Estampe du Musée Jenisch à Vevey. Un lieu réservé en principe à la gravure sous toutes ses formes. Il faut donc qu’il soit arrivé quelque chose à cette jeune artiste de 86 ans. Mais quoi donc?

Monique Jacot. Photo Arcinfo.

La Neuchâteloise, une Neuchâteloise depuis bien longtemps installée dans le canton de Vaud, mène en fait une double carrière depuis les années 1970. Oh, il y a tout de même des passerelles! La femme revisite ainsi en ce moment ses archives, ce que font beaucoup de photographes en fin de parcours. Elle réalise fatalement des découvertes dans ses milliers de négatifs. D’où sa tentation d'en juxtaposer certains éléments pour créer du nouveau. Monique Jacot mélange donc. Elle marcotte. Elle brasse. Elle divise et elle réunit. Ainsi se créent des images inédites. L’artiste se réveille sous l’artisane. Une manière peut-être d’ennoblir un médium longtemps méprisé. On ne parlait guère de 8e art quand la femme a débuté au milieu des années 1950. Aucun musée n’avait a fortiori été consacré alors à l’image argentique, même si certaines grandes institutions anglo-saxonnes ont créé très tôt des départements voués à un procédé aussi mécanique.

Traitements de choc

Il faut dire que Monique Jacot ne se contente pas de ses bricolages. Comme l’explique Dora Sagardoyburu, commissaire de l’exposition actuelle, elle leur fait subir des traitements violents. Le résultat de ses hybridations, ou de ses mariages, se voit reproduit sur un Polaroid récepteur. Le développement se voit cependant brutalement interrompu dans son processus. La virtuose sépare à la main le positif du négatif pour le presser avec un rouleau sur un papier aquarelle humide. Et hop! Naissent de la sorte des tirages uniques. On pourrait parler de monotypes. Chaque exemplaire, si la photographe récidive, se révèle différent. Il y a toujours de l’aléatoire. Une surprise finale. C’est un peu ce que les céramistes appellent «la part du feu». «A la différence des reportages engagés, il y a là des images colorés et poétiques aux confins de l’abstraction», explique Dora Sagardoyburu.

L'un des transferts. Photo Monique Jacot, Julien Gremaud, Musée Jenisch, Vevey 2020.

De telles créations, résultat d’un métissage de procédés (utilisé l’adjectif «bâtard» devient aujourd’hui strictement interdit), ont davantage leur place au Jenisch qu’à l’Elysée lausannois. Depuis une bonne dizaine d’années, le musée vaudois se concentre sur les œuvres graphiques: dessins, gravures et compagnie. Avec ce que la chose suppose d’expérimentations possibles. L’institution possède du reste aujourd’hui 112 pièces de Monique Jacot. On peut parler d’un fonds. Il fallait une fois en tirer ce que Rabelais appelait «la substantifique moelle». Un florilège que Dora a dû mettre en valeur, avec un gros problème d’accrochage à résoudre afin d’éviter la monotonie. Il fallait casser le rythme. «MoniqueJacot ne travaille qu’avec trois dimensions d’images, en dépit de ce que ces choix limités pourraient avoir de contraignant.»

Une alchimie

Il convenait cependant d’apporter du jamais vu. Le Cabinet de l’estampe propose donc in fine seize grands héliogrammes de Monique Jacot. Nous sommes là entre le photogramme et l’héliogravure. L’empreinte de plusieurs objet (souvent des plumes) se voit fixée à partir d’une plaque de cuivre mise au contact d’une gélatine photosensible. Le tout se voit ensuit gravé en taille douce, puis imprimé à l’Atelier de Saint-Prex. Un laboratoire spirituellement proche de Monique. J’avoue ne pas comprendre grand-chose à cette alchimie, mais le résultat est là. Il y a pour moi un peu de magie. Un peu à la manière des secrets de fabrication que se transmettent les verriers. D’ailleurs, je ne me trompe partout à fait. Pour Dora Sagardoyburu, «les héliogrammes nourrissent une vision qui transcende le monde sensible pour accéder à la magie.» Nous y voilà!

Encore un transfert. Photo Monique Jacot, Julien Gremaud, Musée Jenisch, Vevey 2020.

Reste qu’il faut aimer ces œuvres qui semblent un peu sorties d’un alambic. J’avoue avoir un peu de peine. J’éprouve beaucoup d’admiration pour les premières photos de Monique Jacot, comme celles réalisées avec une totale liberté aux Etats-Unis vers 1955. Pour l’Europe, elles sont très en avance. Ces reportages incarnent un monde à venir. J’ai par ailleurs du respect pour les reportages féministes de l’artiste, comme ses «Femmes de la terre» des années 1980. La Neuchâteloise ne faisait pas partie des suiveuses, comme on en voit tant maintenant, mais des pionnières. Des lutteuses. Monique Jacot savait non seulement montrer, mais raconter.

L'art de se faire plaisir

Ce qu’elle donne maintenant me semble en revanche un peu maniéré. Trop visiblement artistique. Un brin répétitif aussi. La créatrice se fait plaisir, ce qui est son droit le plus strict. Robert Frank se le faisait bien à la fin! Nous sommes après tout face à un œuvre intime. Destiné en priorité à son auteur. Dora Sagardoyburu évoque à ce propos «la contemplation, l’imaginaire et le rêve.» Encore faut-il avoir envie de rêver! Tout le monde ne se sent pas appelé aux lévitations intellectuelles. Face aux «Transferts», je me sens ainsi des semelles de plomb.

Pratique

«Monique Jacot,Transferts et héliogrammes», Musée Jenisch, 2, avenue de la Gare, Vevey, jusqu’au 6 décembre. Tél. 021 925 35 20, site, www.museejenisch.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h, dès septembre le jeudi jusqu’à20h.

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