Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée Jenisch de Vevey décline Marguerite Burnat-Provins sur tous les tons

Venue d'Arras à Vevey, la femme ne fut que pas peintre et dessinatrice avant de se muer en une artiste hallucinée. Elle fut écrivaine, polémiste, affichiste et marchande.

L'affiche de l'exposition.

Crédits: Musée Jenisch, Vevey 2020.

Le féminisme aidant, elle aurait pu devenir une figure iconique suisse. Marguerite Burnat-Provins descendant de Savièse en costume valaisan pour faire son marché à Sierre valait bien une Frida Kahlo surjouant la «mexicanité» à coup de fleurs et de pompons colorés. Après tout, l’une comme l’autre devaient s’intégrer dans le paysage. Si Marguerite venait d’Arras, chef-lieu du Pas-de-Calais, Frida était la fille d’un photographe luthérien débarqué d’Allemagne. Les choses ne se sont pas faites pour la Française, repartie au pays dans les années 1910 pour d’autres aventures. Un choc psychologique devait la transformer dès 1914 en visionnaire, ce qui la fera classer plus tard un peu rapidement comme artiste brute.

La femme légume. Un rêve Art Nouveau de styliser la nature. Succession Marguerite Burnat-Provins, Musé Jenisch, Vevey 2020.

Pour sa première grande exposition personnelle au Musée Jenisch de Vevey, dont elle a pris la direction le… 1er avril 2019, Nathalie Chaix (ici assistée par Pamella Guerdat) a choisi de présenter Marguerite sous tous ses aspects. Faire moins eut semblé réducteur. Il fallait prendre en considération la peintre et dessinatrice, mais aussi la promotrice des arts décoratifs, la défenderesse du patrimoine suisse, l’écrivaine et finalement l’inspirée. Plus la femme bien sûr, même si celle-ci ne constitue pas sa principale création comme c’est le cas pour Frida, dont la vie reste à mon avis plus intéressante que l’œuvre (je sais que je pends un risque en disant cela!) La biographie de Marguerite se révèle importante certes, mais sa production artistique tient debout toute seule. Elle se révèle inégale, naturellement. De quel plasticien ne dirait-on pas finalement la même chose?

A la découverte du Valais

Marguerite Provins est donc née à Arras en 1872. Il s’agit, sans faire de jeu de mots, d’une provinciale. Sa famille est aisée et cultivée. Formée dans la capitale, alors que fleurit un Art Nouveau ayant au départ vocation de rénover le décor entier de la vie, elle épouse l’architecte Alphonse Burnat en 1896. Une erreur, mais elle ne le sait pas encore. Le couple s’installe à Vevey. Milieu très protestant. Sa belle-famille lui fait vite remarquer que dans un tel univers une femme ne soit pas de faire remarquer. Il faut dire qu’elle tient de l’œuf de coucou. Marguerite veut son atelier, que construit Alphonse. Elle ouvre une boutique pleine d’objets, afin de répandre partout la beauté. La nouvelle-venue se sent bientôt attirée par Savièse, qui incarne pour les artistes romands d'alors le monde pur que la modernité n’a pas encore violé. C’est là qu’elle rencontre l’ingénieur Paul de Kalbermatten, avec qui elle entame une liaison parfaitement scandaleuse. En 1907, on ne dédie pas impunément le «Livre pour toi» à son amant…

Marguerite Burnat-Provins, par Ernest Biéler. Photo DR.

Cette période occupe la première partie du rez-de-chaussée du Jenisch. Il y a là des tableaux et des projets décoratifs. Marguerite se représente elle-même, étrange personne aux allures de sphinx. Elle adapte l’Art Nouveau aux bords du Léman, comme les Chaux-de-Fonniers l’ont fait parallèlement avec le «style sapin». La jeune femme lance aussi dans la presse sa campagne pour protéger (déjà!) le paysage helvétique, victime des promoteurs et des industriels. Le Heimatschutz naîtra de là. Bref. Marguerite se multiplie, souvent avec bonheur. Elle produit même quelques affiches, au moment où celle-ci connaît son âge d’or en Suisse. Tout cela ne peut cependant finir que par un krach. Anne Murray Robertson, auteur en 2019 de «Marguerite Burnat-Provins, Cœur sauvage», qui a servi de mentor à Nathalie Chaix l'explique bien. Ce n'était plus possible. Le couple divorce donc (1). Elle suit Paul, engagé à Londres, en Egypte, au Liban ou en Syrie. Les tourtereaux se marient en 1910. Alphonse refera, lui, sa vie avec une Anglo-saxonne dont il avait ramassé une balle de tennis égarée…

Des visions en 1914

En août 1914, la vie de Marguerite bascule. Ses visions commencent, alors que le tocsin annonce la Première Guerre mondiale. Coïncidence? Au même instant en Allemagne, Aloïse Corbaz, une Lausannoise, entend elle aussi des voix l’amenant à dessiner. Elle deviendra avec le temps une star de l’art brut. L’Arrageoise (puisqu’elle vient d’Arras) est pour sa part visitée par des esprits. Jusqu’à cent fois par jour. Elle n’en demeure pas loin lucide. Jamais, elle ne se verra internée. La femme exorcise ses visions en les mettant sur papier. C’est «Ma Ville», qui intéresse les scientifiques avant de conquérir les amateurs d’art. Il y a là des milliers de dessins, finalement proches des créations spiritistes se développant alors en France. Je vous en ai récemment parlé à propos de l’exposition parisienne du Musée Maillol. La série prolifère, alors que le couple globe-trotter passe de l’Uruguay au Brésil et au Maroc. Marguerite se décrit à l'époque comme une vieille femme pauvre et édentée. Anne Murray Robertson voit là un posture frôlant l’imposture. La femme dont elle a entrepris l’étude a selon elle toujours théâtralisé son existence.

L'un des personnages de "Ma Ville". Photo Succession Marguerite Burnat-Provins, Musée Jenisch, Vevey 2020.

Cette seconde partie de l’œuvre de Marguerite, qui s’éteint à Grasse en 1952, occupe en bonne logique la seconde aile du rez-de-chaussée. Le parti-pris adopté est le même. Sur des fonds résolument colorés, Nathalie Chaix a tenu à montrer beaucoup de dessins. Cette profusion traduit le nombre des visions et l’application mise à les mettre en forme. Inutile de préciser que le style se révèle tout autre qu’en 1900. Les arabesques de l’Art Nouveau ont été remplacées par une inspiration hallucinée. Nous sommes bel et bien dans le domaine du fantastique. Jean Dubuffet, avec qui Marguerite entre en contact en 1945, l’a du reste bien compris. Rien à voir avec la production de ceux qui sont étrangers à l’art et qui s’y mettent sans formation sous une impulsion irrésistible. Marguerite n’est ni inculte, ni asociale, ni marginale. On pourrait d’ailleurs dire selon moi la même chose de Louis Soutter, pourtant situé très haut au panthéon brut.

Un portrait à facettes

Première manifestation suisse d’envergure autour d’une figure aussi riche depuis celle de 2003 à Lausanne et à Gingins (2), la rétrospective actuelle (qui devrait partir ensuite pour Arras) réussit son pari global. Aucune Marguerite ne se voit favorisée au détriment d’une autre. Elles cohabitent ou se succèdent. L’exposition tient ainsi du portrait de groupe avec personnage multiple. Il y a aux cimaises les œuvres fortes, et celles qui se révèlent un peu plus faibles. Un brin répétitives, pour être plus exact. D’où une foncière impression d’honnêteté. Ni Nathalie Chaix, ni Anne Murray Robertson n’ont retouché le personnage. Il apparaît ici vivant, avec ses contrastes et ses zones d’ombre. Marguerite Burnat-Provins, telle qu’elle a dû être.

Vue de l'exposition. Photo 24 Heures.

(1) Notez que Marguerite signera jusqu'à sa mort Burnat-Provins!
(2) A la Fondation Neumann (aujourd’hui disparue) de Gingins et à la Collection de l’art brut à Lausanne.

Pratique

«Marguerite Burnat-Provins». Musée Jenisch, 2, avenue de la Gare, Vevey, jusqu’au 24 janvier. Tél. 021 925 35 20, site www.museejenisch.ch Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h. Le livre d’Anne Murray Robertson, paru chez Infolio, 352 pages, sert de catalogue.

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