Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée Jacquemart-André présente le Danois Vilhelm Hammershøi à Paris

Mort en 1916, l'artiste avait connu une première rétrospective triomphale à Orsay en 1997. Il y a ici l'essentiel, plus quelques toiles de peintres proches de lui.

L'une des nombreuses toiles avec Ida Hammershøi de dos en robe noir et tablier blanc.

Crédits: Musée Jacquemart-André, Paris 2019.

Il aura fallu du temps pour que les Français aiment Vilhelm Hammershøi (1864-1916). Le Danois a pourtant séjourné plusieurs fois à Paris, étape jugée en son temps indispensable à la formation d'un artiste. Edvard Munch ou Paula Modersohn Becker ont ainsi accompli leur pèlerinage. La galerie Durand-Ruel a même présenté le portrait de celle qui était alors sa fiancée. Un tableau déjà austère, réalisé en 1890 par Hammershøi dans une gamme de gris à peine réchauffés par de rares touches de rose. L'image d'une jeune femme bien raide. Une luthérienne version nordique, diront certains. Inutile de préciser que la toile n'avait pas trouvé acquéreur à l'époque. A côté de Renoir ou de Degas, la chose devait sembler à la fois provinciale et peu engageante.

Connu sur le plan européen de son vivant, Hammershøi a été oublié par la suite dans les pays du Sud. Une preuve suffit. Le tableau de la Tate Gallery aujourd'hui présenté au Musée Jacquemart-André à Paris a été acquis en 1926. C'est en 1996 qu'Orsay a reçu son premier Hammershøi, offert par son mécène Philippe Meyer. Notez qu'il valait la peine d'attendre. Cette femme assise de dos, vue en cadrage serré, fait partie des chefs-d’œuvre du maître. L'année suivante, le musée parisien pouvait donc proposer une rétrospective du Danois, dans la série qu'il entamait sur les grosses pointures étrangères. L'institution avait compris qu'elle demeurait par trop franco-française. Ce fut un triomphe. Hammershøi était vengé de ses demi-échecs dans le pays. A l'Exposition universelle de 1900, à laquelle il présentait onze de ses réalisations dans le pavillon danois, aucune n'avait trouvé preneur, alors que l'Etat avait acquis l'«Intérieur» de son beau-frère Peter Ilsted. Une œuvre dans le même genre, constatent les visiteurs du Jacquemart-André. Mais moins radicale (on n'a aujourd'hui plus que ce mot à la bouche) selon les commissaires Jean-Loup Champion et Pierre Curie.

Le choix du froid et du vide

En quoi la production de cet homme, que l'on compare volontiers à Vermeer, se révèle-elle plus forte? Ce n'est pas le choix des sujets. Les tableaux montrant un intérieur avec un seul personnage sont communs aux artistes gravitant autour de Hammershøi, dont on retrouve l'épouse Ida avec sa sempiternelle robe noire ceinte d'un tablier blanc d'une toile à l'autre. Il y a cependant chez le maître un dépouillement total. Il fait le vide. La dernière salle de Jacquemart-André montre d'ailleurs des chambres où seuls subsistent les meubles. La palette reste par ailleurs limitée, même si le film d'introduction souligne le fait que les fameux gris se chargent d'une infinité de nuances colorées. La principale différence réside cependant dans la froideur de la lumière, héritée d'un siècle de peinture danoise. Un «Age d'or» comme ont dit aujourd'hui, même si tout s'y révèle en fait plutôt argenté. D'où une impression de tristesse. Ou plutôt d'incommunicabilité, comme ont aurait dit dans les années 1960. Perdue dans son soleil pâle, Ida Hammershøi ne nous regarde jamais, même quand elle se retrouve presque de face. Nous restons dans une peinture de «l'absorbement», pour reprendre le mot de l'historien d'art américain Michael Fried. Ida nous préfère ses humbles et répétitives tâches ménagères dans son appartement confiné. Peu, ou pas de fenêtres chez Hammershøi!

Cette fois c'est le frère de Vilhelm, également peintre, qui lit sans nous voir. Photo Musée Jacquemart-André, Paris 2019.

Cette peinture, qui anticipe de peu sur le cinéma muet en noir et blanc (et donc en gris) de Carl Theodor Dreyer, un autre Danois plutôt coincé, repose cependant sur des paradoxes. Les Hammershøi ont beaucoup voyagé. Ils ont plusieurs fois changé de logis, tout en restant dans le Vieux Copenhague. Vilhelm a participé à la vie intellectuelle de son temps. Il faut dire que, couvé par sa mère dès l'enfance comme un génie sur le point d'éclore, il s'est vite retrouvé au cœur de la vie artistique nationale. En témoigne, dans la première salle, le monumental «Cinq portraits» réunissant des figures marquantes de son temps. Un rassemblement à la manière d'Henri Fantin-Latour, en moins riant bien sûr. Il était par ailleurs frère et beau-frère de peintre. Homme à succès. Personnalité reconnue. Les Offices ont du reste envoyé de Florence l'effigie que le musée lui avait commandé pour sa célèbre galerie des autoportraits (invisible de nos jours). C'est la première fois que tableau tardif, laissé inachevé et envoyé par la veuve, sort d'Italie.

Paysages et nus

Le panorama proposé par Jean-Loup Champion et Pierre Curie (le directeur de Jacquemart-André) se veut thématique. Il commence par les portraits et se poursuit avec les intérieurs auxquels le grand public lie Hammershøi. Puis l'accrochage propose des vues, campagnardes ou citadines, et des nus. Il s'agit là d'académies sans aucune concession au joli et au convenable. Tout se termine enfin par ces autres paysages que constituent les appartements vides, aux parquets récurés et aux meubles cirés. Un monde sans désordre. Sans poussière. Sans traces humaines. On sait que les théoriciens de l'art hollandais du XVIIe siècle, proche du Danois, affirment que dans un pays protestants, et donc sans confession, les nettoyages servent aussi à laver des péchés.

En avant-première, un Bronzino de la Collection Alana. Photo Musée Jacquemart-André, Paris 2019.

Les gens pourront tout soudain juger la chose à Genève, où Hammershøi se retrouvera comme de juste dans l'exposition «Silences» du Musée Rath, annoncée pour le 14 juin. Vous noterez que les affiches parisienne et genevoise offrent à peu près le même tableau de l'artiste, ce qui fait gentiment doublon. Un amateur genevois possède plusieurs Hammershøi, peintre devenu ruineux en dépit de son léger ennui haut de gamme. Quant au Jacquemart-André, après sa pause estivale, il proposera du 13 septembre au 20 janvier 2020 la Collection Alana. Il s'agit d'un important ensemble de peinture italiennes allant des primitifs à fond d'or aux prémisses du baroque. Il demeurait inédit en Europe, sauf prêts isolés. J'y reviendrai en temps voulu.

Pratique

«Hammershøi, Le maître de la peinture danoise», Musée Jacquemart-André, 158, boulevard Haussmann, Paris, jusqu'au 22 juillet. Tél. 00331 45 62 11 59, site www.musee-jacquemart-andre.com Ouvert tous les jours de 10h à 18h, le lundi jusqu'à 20h30.



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