Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée Jacquemart-André présente Caravage à Paris

Il y aurait entre sept et huit tableaux autographes sur les dix toiles proposées. Le peintre si à la mode se voit proposer de nouvelles attributions chaque année.

Le Saint-Jean Baptiste du Capitole, présent à Paris. L'œuvre a exercé une influence considérable.

Crédits: Musée Jacquemart-André, Paris 2018

C'est un nom magique. Il n'en a pas toujours été ainsi. Admiré et vilipendé au XVIIe siècle (Poussin pensait qu'il était né pour «détruire la peinture»), le Caravage a subi une nette éclipse aux XVIIIe et XIXe siècles. Né en 1571, mort en 1610, Michelangelo Merisi, dit «Il Caravaggio» à cause de son lieu d'origine, constitue bien une redécouverte du XXe. C'est alors qu'il devient véritablement une gloire nationale en Italie (1), puis dans le monde. Un livre comme «Le dossier Caravage» d'André Berne-Joffroy, publié en 1959, a bien expliqué les mécanismes d’occultation d'un œuvre dérangeant, tout en ouvrant de nouvelles perspectives. 

Depuis vingt ans, c'est le dévaloir. Pas d'année sans exposition Caravage. Une fois l'an au moins intervient la proposition d'un nouveau tableau, alors que l'homme n'a sans doute pas beaucoup peint. Les foules se sont mises à s'intéresser à ce mauvais garçon qui a fini par incarner pour elles l'art transalpin des années 1600. Notez qu'elles n'ont pas tort! Le caravagisme a marqué la peinture européenne des années 1610 à 1630, avant de lasser presque d'un coup. On n'a pas compté, durant une génération, les artistes se mettant à l'école du maître. Ils en ont repris les clairs obscurs, les figures populaires, les scènes de violence et la description des bouges. La Rome baroque formait une sorte de cloaque, bien loin du côté policé de Florence et de Venise.

Amis et ennemis

Après «Les bas-fonds du baroque», qui a eu lieu en 2015 au Petit Palais de Paris, avec beaucoup de toiles d'artistes étrangers alors installés dans la Cité Eternelle, voici aujourd'hui le «Caravage, Amis et ennemis» de Jacquemart-André. Signée par Francesca Capellettti et Pierre Curie (aucun rapport avec le découvreur du radium, c'est le directeur du musée), l'exposition a vu le jour non sans mal. Il existe peu de Caravage avérés. Ils n'arrêtent pas de bouger, les voyages n'étant pas forcément bons pour la santé. Vu leur valeur vénale, les assurances coûtent cher. Il y a donc des exigences. Le Jacquemart-André a la chance de posséder une admirable collection de tableaux italiens du XVe siècle. Il a donc pu obtenir des pièces essentielles en déposant des otages, comme le célèbre (mais fragile) panneau de Paolo Uccello représentant «Saint-Georges».

Qu'est-ce que cela donne à l'arrivée? La publicité se targue de dix Caravage nickel. Les spécialistes les plus sourcilleux en voient huit, voire sept ce qui semble déjà pas si mal. Il faut dire que, comme pour tout peintre ancien, il existe autour de l'artiste un noyau solide et ce que l'on peut ensuite tenter de lui rattacher par comparaison. Pas question de déplacer les toiles de Saint-Louis-des-Français, de Syracuse ou de Malte, attestées par les archives et la littérature. Ces chefs-d’œuvre ne bougent pas. Il fallait de plus des pièces entrant dans le nid à rats que constituent les salles d'exposition du Jacquemart-André. L'admirable «Judith» de la Galleria Barberini de Rome possède ainsi le bon format. Plutôt ennemi du Caravage, dont il a donné une biographie, Giovanni Baglione se voit représenté en comparaison par un «Amour sacré, amour profane» magnifique, mais trop vaste. Le public madérisé de l'institution, qui tend à se voir cornaqué dans des visites guidées, empêche presque toujours de le voir en entier.

De remarquables suiveurs

Outre la «Judith», l'itinéraire offre tout de même comme autographes le «Saint Jean-Baptiste» de la Pinacoteca Capitolini de Rome, le «Joueur de luth» de l'Ermitage ou le «Saint Jérôme écrivant» de la Galleria Borghese. Des poids lourds. Annoncée comme chorale, l'exposition permet en outre de présenter des pièces importantes de suiveurs immédiats. Le Jacquemart-André offre ainsi un superbe Orazio Borgianni, un Orazio Gentileschi important ou un bel Anteveduto Grammatica (2). Ils méritent le regard, même si les groupes de visiteurs se focalisent sur Caravage. C'est qu'il y a eu de grands artistes dans la mouvance de ce dernier! En 2016, la National Gallery de Londres a ainsi pu proposer un exemplaire «Beyond Caravaggio» avec des créateurs aussi bien italiens que néerlandais ou français. Je vous en avais d'ailleurs parlé. Il faut apprendre à regarder aujourd'hui avec des yeux enthousiastes des gens comme Cecco da Caravaggio, Spadarino, Niccolo Tornioli et certains étrangers venus faire leurs gammes à Rome dont Honthorst ou Nicolas Tournier. Un sommet comme le «Narcisse» de la Galleria Barberini, qui servait de pivot à une exposition récente du musée romain, se voit du reste alternativement attribué au Caravage ou à l'un de ses suiveurs, ce qui ne change rien au tableau lui-même.

Quelles sont maintenant les pièces contestées? Le visiteur les trouvera au bout du mini parcours. Il y a d'abord l'«Ecce Homo» de Gênes, à la composition étrange, qui se voit ici mis en regard d'une autre version (somptueuse) du même thème par le Florentin Cigoli. Le tableau perturbe et divise les historiens. Mais du moins est-il célèbre depuis longtemps. Il n'en va pas de même pour les deux «Madeleine» mises côtes à côte. Elles ont récemment été découvertes dans des collections privées. Le motif était connu par au moins deux copies précoces du Flamand Louis Finson.

Enjeu économique

Comment dire... Ces tableaux ne sont pas très beaux. Passe encore pour la version Klein. Tout individu a droit à ses mauvais jours. Mais l'autre... Il a en plus été découvert il y a peu par Mina Gregori, ce qui ne me paraît pas bon signe. A 94 ans, l'Italienne n'en finit pas de tirer de son chapeau des œuvres données comme de juste à des noms ronflants comme celui de Michel-Ange. L'ennui, c'est qu'il y a aussi là un enjeu économique. Une belle copie de la "Madeleine" signée Finson et datée 1613 s'est vendue il y a trois ans 73 000 euros chez Artcurial. Donnée en plein au Caravage, la version Gregori en vaudrait, une fois adoubée par la communauté scientifique, 40 millions. Cela ne modifierait rien non plus chez la «Madeleine» en question. Elle resterait une croûte. Mais une croûte chère.

(1) Je signale le film «Caravaggio» de 1941 avec Amadeo Nazzari, l'Errol Flynn italien, dans le rôle du peintre. Je rêve de voir ça.
(2) Spadarino, Borgianni ou Cecco da Caravaggio attendent désespérément leur rétrospective.

Pratique

«Caravage à Rome, Amis et ennemis», Musée Jacquemart-André 158, boulevard Haussmann, Paris, jusqu'au 28 janvier 2019. Tél. 00331 45 62 11 59, site www.musee-jacquemart-andre.com Ouvert tous les jours de 10h à 18h, le lundi jusqu'à 20h30.

P.S. Un certain nombre de lecteurs m'ont demandé comment accéder aux articles anciens de cette chronique, le site n'indiquant de manière claire que les sept dernières contributions avec ma photo. C'est très simple. Il suffit de cliquer sur mon nom en faut de l'article. La liste apparaît alors, en allant du plus récent au plus ancien.

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