Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée Jacquemart-André présente à Paris un Turner. Tout est venu de Londres

Ouverte, puis fermée et rouverte, l'exposition se voit prolongée jusqu'en 2021. Elle comprend quelques tableaux et des aquarelles prêtés par la Tate Britain.

L'exposition comporte quelques grandes toiles, dont cette mythologie inspirée de "L'Enéide".

Crédits: Tate Britain, Londres 2020.

A sa mort en 1851, Joseph Mallord William Turner léguait l’intégralité de son atelier à l’État anglais. Un don encombrant, à tous les sens du terme. Il y avait là des centaines de toiles, dont beaucoup semblaient inachevées, plus des milliers d’aquarelles et 300 carnets de dessins. L’Angleterre hésita du coup à accepter jusqu’en 1856. La jeune National Gallery ne pouvait accueillir un ensemble aussi abondant comportant peu de tableaux «finis». A la création de la Tate, à la fin du siècle, le fonds Turner se vit reversé là, sans réel espace pour le présenter. Il aura fallu attendre 1987 pour que l’architecte James Stirling, alors très à la mode, construise une aile pour lui. La «Clore Gallery», du nom de son mécène. Un beau bâtiment sur deux étages qui aura été en partie retiré à Turner lors du règne éphémère de Penelope Curtis. La Tate Britain souffre d’un manque endémique de place.

La Tate présente bien sûr les œuvres de Turner par roulement, maintenant en place de manière permanente les toiles les plus célèbres. Il reste donc énormément de pièces disponibles pour des expositions ailleurs, même si les aquarelles se révèlent très fragiles. Comme il n’existe aucun autre vrai ensemble de l'artiste dans le monde, la Tate se montre assez prêteuse. Elle fournit même des expositions clef en main. C’est aujourd’hui le cas au Musée Jacquemart-André de Paris. C’était hier celui des Cloîtres du Bramante de Rome. Une exposition dont je vous avait parlé en 2018. Les choses se présentaient de manière différente au Kunstmuseum de Lucerne l’an dernier. Sa direction avait voulu une rétrospective portant sur les (nombreux) voyages de l’artiste en Suisse. D’où une multiplicité de sources.

Une impression d'intimité

L’ensemble aujourd’hui visible boulevard Haussmann à Paris est donc arrivé là sous forme de colis ficelé. Il comprend l’assortiment habituel. Pierre Curie (aucun rapport avec l’inventeur du radium), qui dirige aujourd’hui le musée privé, a cependant participé au choix avec David Blayney Brown. Il y a quelques grands tableaux, le reste se composant d’œuvres sur papier. Un choix convenant évidemment aux salles temporaires de Jacquemart-André, où l’on compte davantage en centimètres qu’en mètres. Il y a là une intimité (la pandémie a fait disparaître les bruyantes visites guidées) me semblant indispensable avec la plupart des œuvres graphiques de Turner. Il y avait pour le moins du flottement au Kunstmuseum de Lucerne aux énormes espaces en 2019.

Une vue de Venise, présentée comme inachevée. Photo Tate Britain 2020.

L’échantillonnage se révèle bien fait. Le parcours chronologique peut commencer avec les premières aquarelles que Turner, né en 1775, a exécutées au Nord de l’Angleterre ou en Ecosse. Il s’agit là de réalisations réalistes, aux tonalités un peu grises. L’artiste se coule encore dans le moule de ce qui est devenu au XVIIIe siècle un genre britannique par excellence. Aujourd’hui encore, le pays reste celui des aquarellistes, moqués partout ailleurs. La suite montre la découverte du Continent par un homme pour qui les longs voyages sont longtemps restés difficiles. De 1792 à 1815, les guerres interrompent continuellement les possibilités de déplacement. La véritable découverte de l’Europe, et surtout de sa lumière du Sud, n’intervient qu’après la chute définitive de Napoléon. Le Jacquemart-André présente aussi de petites œuvres faites sur le motif en Angleterre en prévision de gravures.

Voyages en France, en Italie et en Suisse

Les salles suivantes (aménagées non sans mal dans ce qui doit être un ancien appartement de service) se voient consacrées aux expéditions toujours plus longues de Turner en France, en Italie ou en Suisse jusque dans les années 1840. Il faut parfois un bon œil pour reconnaître les sites représentés. Le peintre déforme et métamorphose, tout en éludant les détails. Les lieux semblent souvent vus comme à travers l’objectif «œil de poisson» d’un appareil photo. L’espace se dilate. Il se fond dans l’éclat du soleil ou sous le voile de la pluie, qui deviennent les véritables sujets de l’œuvre. On comprend que Turner ait progressivement déconcerté à l’époque ses admirateurs, même si outre Manche le public se montrait prêt à davantage d’audaces qu’ailleurs. Pensez que les Anglais voyaient en même temps William Blake ou Heinrich Füssli! Ils ne s’en demandaient pas moins devant certaines toiles de Turner si elles étaient achevées ou non.

Une aquarelle à sujet français de Turner. Photo Tate Britain 2020.

Ce choix dans l’œuvre, qui ressemble fatalement à tous les autres, semble parfait pour des Parisiens sevrés de Turner. J’ai le souvenir lointain d’un Turner au Centre culturel du Marais, depuis longtemps disparu. Il y a eu en 2010 «Turner et ses peintres» au Grand Palais (une coproduction avec Londres et Madrid). Elle mettait le Britannique en rapport avec ses modèles, comme Claude Lorrain, et ses contemporains, dont John Constable. Depuis rien d’important, alors que les Turner demeurent inexistants en France. Le Louvre possède de lui une seule toile. Médiocre. Voilà qui me fait revenir à mon point de départ. Donner à une seule institution en devenir n’était sans doute pas la meilleure des idées. Turner a bâti là son mausolée. Même les Edvard Munch semblent aujourd’hui mieux répartis. Il y en a ainsi un gros ensemble à Zurich.

Bientôt Botticelli?

Un dernier mot sur l’exposition parisienne. Elle apparaît très correctement présentée en dépit des lieux. Les décorateurs Hubert Le Gall et Laurie Cousseau ont joué pour une fois ici la sobriété. Le visiteur se croirait moins que d’habitude dans un salon de thé. C’est à voir en attendant une éventuelle suite. Quand ce Turner a ouvert une première fois pour trois jours le 13 mars, l’institution annonçait pour septembre un Botticelli. Le premier à Paris depuis celui du Musée du Luxembourg en 2003. Le Florentin demandera forcément d’abondants prêts internationaux. Comme on dirait maintenant, c’était un projet d’exposition «d’avant». Le site de Jacquemart-André n’annonce plus rien, son Turner se voyant prolongé jusqu’au 11 janvier. Une exposition qui paraît longue pour des aquarelles. Et après? Eh bien, on verra!

Pratique

«Turner», Musée Jacquemart-André, 158, boulevard Haussmann, Paris, jusqu’au 11 janvier 2021. Tél. 00331 n45 62 11 59, site www.musee-jacquemart-andre.com Ouvert tous les jours de 10h à 18h, le lundi jusqu’à 20h30. Réservation conseillée. Cela dit, l’exposition marche assez bien pour Paris en ce moment.

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