Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée Jacquemart-André de Paris nous montre un Sandro Botticelli "artiste et designer"

Mort en 1510, le Florentin créait des prototypes que son atelier adaptait selon les circonstances et les désirs de la clientèle. Une exposition très réussie.

"La Madone au livre", venue de Milan.

Crédits: Museo Poldi-Pezzoli, Milano 2021.

C’était en 2003. Le Luxembourg, à Paris, présentait une exposition Botticelli. Le lieu n’avait pas encore été repris par les Musées nationaux. Il se voyait affermé à des gens qui y montraient tout, et donc n’importe quoi. Plus qu’honorable, la rétrospective dédiée au Florentin bénéficiait de la caution de Daniel Arasse, le plus grand historien de l’art français depuis André Chastel. L’homme était au plus mal, et la chose se savait. Il s’agissait de son chant du cygne. Arasse devait mourir peu après à 59 ans, laissant tout un public orphelin. Ses livres («L’Annonciation italienne», «On n’y voit rien»…) n’en finissent d’ailleurs pas de se voir réédités depuis.

La salle avec les deux Vénus de Berlin et de Turin. Photo Connaissance des Arts.

C’était en 2016. Le Victoria & Albert de Londres, en temps normal plutôt voué aux arts décoratifs, montrait «Botticelli Reimagined». Une mise en perspective audacieuse. Je vous en ai parlé à l’époque. Mort en 1510 à environ 65 ans, le Toscan s’y voyait certes représenté par des œuvres originales, plus celles de ses disciples immédiats. Mais la commissaire Ana Debenedetti avait surtout à cherché à montrer combien le maître avait influencé les Occidentaux depuis sa redécouverte dans les années 1860. Son «Printemps» et surtout sa «Naissance de Vénus», aujourd'hui visibles aux Offices, sont devenus de véritables matrices pour des gens aussi différents que Raoul Dufy, Andy Warhol ou Dolce & Gabbana. Il s’agit d’icônes. D’images de référence. De stéréotypes.

Actualité médiatique

Depuis lors, l’artiste a plusieurs fois secoué l’actualité médiatique. Supposé muséifié ou presque, son œuvre a connu au moins deux fois le feu des enchères. Chez Schuler de Zurich, en 2019, un de ses portraits (présenté par prudence au catalogue comme une possible falsification du XXe siècle) a multiplié par mille son estimation. En janvier 2021, un autre portrait d’homme, dont la fraîcheur faisait pourtant tousser certains experts comme s’ils avaient attrapé le Coronavirus, changeait de mains à New York pour 92 millions de dollars. Un excellent lancement pour le «Botticelli» annoncé pour septembre au Musée Jacquemart-André de Paris. Une manifestation de prestige signée, ô surprise, par Ana Debenedetti.

"La bella Simonetta", qui fait l'affiche. Photo Städel Institut, Francfort 2021.

Agée de 42 ans, la Française n’allait bien sûr pas refaire la même chose qu’en Angleterre. Son accrochage allait certes montrer le rayonnement de l’artiste, mais à son époque. La Florence de Laurent le Magnifique, puis du «taliban» Savanarole qui voulait faire de la ville une Jérusalem céleste. Ana montre ainsi un Botticelli «designer», ou créateur de prototypes. A la tête d’un gros atelier, comme le sont aujourd’hui Jeff Koons ou Damien Hirst, il produisait à la demande des peintures, des fresques, mais aussi des cartons de broderies ou de tapisseries. Ses assistants reprenaient les modèles. Ils les adaptaient avec soin pour les riches et les simplifiaient à l’intention d’une clientèle moins fortunée (Botticelli Boutique). Le maître retouchait les versions de luxe. Il en ira de même plus tard chez Raphaël ou Rubens. Tout ce qui sortait du studio se voyait à l’époque considéré comme du maître. L’important restait son «invention», déclinée pour le bien de tous.

Tapisserie, chasuble et miniature

Afin d’illustrer son propos, Ana Debenedetti pouvait bien sûr compter sur des répliques, qu’elle allait tenter de classer en délimitant les différentes mains, dont celle d’un «Maître des bâtiments gothiques» (qui serait un certain Jacopo Foschi). Elle devait obtenir d’un privé français l’unique tapisserie contemporaine survivante inspirée de Botticelli. Des Roumains de Sibiu confieraient une chasuble d’après des dessins attribués au maître. Une bibliothèque de Ravenne avait récemment découvert une miniature pour un Pétrarque, qui serait du Florentin lui-même. Il y aurait égalent des éléments de prédelles, des tableautins narratifs qu’on plaçait sous les retables d’autel. Ces éléments mineurs, peu visibles vers 1500, se voyaient en général confiés à des élèves.

"La Vierge avec l'Enfant et saint Jean-Baptiste". Une oeuvre un peu rigide de la fin. Photo DR.

Restait qu’il fallait aussi rassembler, pour attirer le grand public, de vrais beaux Botticelli patentés. Mais d’où les faire venir? Le Louvre se montrerait peu prêteur. Le grand musée n’aime pas à collaborer avec des institutions privées. Florence allait se faire tirer les oreilles. Les chefs-d’œuvre ne sortent pas comme ça des Offices, qui envoient au mieux pour Botticelli «Pallas et le centaure». Une œuvre ne craignant pas les transports. Elle n’est finalement pas là. Ana Debenedetti a donc dû réaliser des prodiges en allant chercher des Botticelli peu vus là où on ne les attendait pas. Elle est même parvenue à raconter des histoires avec. Reprise de «La Naissance de Vénus», la déesse seule sur fond noir est ainsi présente au Jacquemart-André dans sa version de Berlin et dans celle de Francfort. Les deux étant accompagnées d’une troisième Vénus, assez proche de son collègue Lorenzo di Credi.

Beaucoup de monde...

Autrement, Francfort a envoyé «La bella Simonetta», qui fait l’affiche. Un portrait idéal si bien conservé que les spécialistes ont longtemps douté de son authenticité. The Bass a expédié par avion «Le Couronnement de la Vierge», que l’on s’étonne de voir exposé à l’année dans un musée de Miami Beach. Le Poldi Pezzoli de Milan a consenti l’expédition de «La Vierge au livre». C’est une merveille, tout comme la «Madone» venu du Musée Fesch d’Ajaccio. Bergame a prêté son «Julien de Médicis». Cincinnati une petite «Judith». Autant dire que le monde entier a participé, alors qu’on annonçait il y a six mois encore la fin des expositions transcontinentales.

"La fuite en Egypte" qui appartient au Musée Jacquemart-André lui-même. Photo Musée Jacquemart-André. Paris 2021.

Il y a aussi aux cimaises (pour une fois ici sans surcharges de décor) quelques Fra Filippo Lippi, le maître de Botticelli. Des Filippino Lippi, le fils du premier et et le disciple du second. Deux génies méconnus qui mériteraient aussi une fois leur rétrospective. Bref, il y a là tout ce qu’il faut pour réaliser un succès. Critique et public. On s’écrase à juste titre dans les minuscules salles d’exposition temporaire du Jacquemart-André. Le musée a obtenu une jauge de 200 visiteurs, hélas concentrés sur quelques mètres carrés. Il y a comme cela des accommodements avec le Ciel. Un Ciel très présent chez Botticelli. Ceci explique-t-il cela?

Pratique

«Botticelli, Artiste et designer», Musée Jacquemart-André, 158, boulevard Haussmann, Paris, jusqu’au 24 janvier 2022. Tél. 00331 45 62 11 59, site www.musee-jacquemart-andre.com Ouvert tous les jours de 10 à 18h. Jusqu’à 20h30 le lundi. Réservation vivement conseillée.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Merci de votre inscription
Ups, l'inscription n'a pas fonctionné
Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."