Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée international de la Réforme scrute les USA avec "Calvin en Amérique"

Il y a 400 ans, le pèlerins du Mayflower accostaient au Massachusetts. Ces Puritains donnaient une impulsion menant aux futurs Etats-Unis. Un pays resté très religieux.

Gabriel de Montmollin dans l'exposition.

Crédits: Tribune de Genève.

«Calvin en Amérique». Il s’agit là d’une image. Ou plutôt d’un raccourci. Il est bien clair que le cher homme, mort en 1564, n’a jamais mis les pieds du côté de New York ou de Chicago. «L’Amérique» (terme désignant aujourd’hui de manière un peu cavalière pour les autres pays du continent les Etats-Unis) restait à son époque une abstraction. Un blanc sur la carte. Si Jean de Léry est bien parti alors dans cette direction, il faisait voile vers une Amérique du Sud, découverte bien avant. La chose lui permettra de devenir non pas un théologien de référence, mais selon les scientifiques actuels le premier ethnologue. Un homme décrivant sans prendre parti.

Si l’actuelle exposition du Musée internationale de la Réforme (MIR), qui vient de rouvrir, se nomme «Calvin en Amérique», c’est pour montrer à quel point la pensée protestante a forgé l’esprit des citoyens états-uniens. Même aujourd’hui. Les références à la Bible restent fréquentes dans la bouche des politiciens, voire des acteurs (pensez aux scientologues Tom Cruise ou John Travolta!), alors que les croyances restent d’ordre privé en Europe. Les actuelles dissidences au protestantisme classique deviennent là-bas des puissances économiques et intellectuelles, ces dernières par le biais d’universités privées. Même le langage courant s’en trouve affecté. Ecoutez attentivement les Américains parler. Vous entendrez souvent (même pendant l’orgasme) les deux mots «My God!». Dieu est partout… Une chose que rappelle aujourd’hui le Musée international de la Réforme, dirigé par Gabriel de Montmollin.

Gabriel de Montmollin pourquoi cette exposition, qui a ouvert, puis refermé, juste avant les élections présidentielles américaines?
Le choix découle d’une date anniversaire. C’est en 1620 qu’ont débarqué, sur les côtes de l’actuel Massachusetts, les pèlerins du Mayflower. Considérés aujourd’hui comme des «pères spirituels» de la nation, ces derniers venaient d’Angleterre. Ces Puritains ne trouvaient pas leur place dans le royaume anglican de Jacques Ier. Ils ont transité par la Hollande, alors en pleine guerre d’indépendance contre l’Espagne catholique. Ils auraient bien sûr pu rester là-bas. Mais ces intransigeants trouvaient le calvinisme néerlandais trop libéral.

Le décor de Séverin Guelpa. Nicolas Righetti, Lundi 13, MIR, Genève 2020.

Peut-on considérer le traversée du Mayflower, qui fait partie de l’imaginaire américain, comme une vraie croisade?
Oui et non. Sur les 105 passagers de ce voilier, seuls 35 étaient des hommes de foi. Les autres restaient bêtement des marchands venus faire du commerce avec les Indiens. Treize pèlerins se sont arrêtés en Virginie. Les autres ont donc fini au Massachussets. Leur arrivée là s’est vue par la suite considérée comme un acte politique. Le geste fondateur des futurs Etats-Unis. La seconde initiative aura été le premier Thanksgiving en 1621. Vous savez le rôle que joue encore le Thanksgiving aux USA, ne serait-ce que pour des motifs économiques! Abraham Lincoln en fera une fête nationale au XIXe siècle.

Pourquoi «Calvin en Amérique», alors que les habitants actuels se disent tout sauf calvinistes. Ils se veulent baptistes, congrégationnistes, épiscopaliens, luthériens, mennonites, pentecôtistes, quakers et j’en passe…
L’ensemble de ces mouvances offre en commun une forte revendication réformée. Il possède une source à la fois revendiquée et refusée. Je pense à la «Geneva Bibel» de 1561. Elle va traversé l’Atlantique avec les pèlerins du Mayflower alors que Jacques Ier, à la tête de l’Église anglicane, voulait une autre traduction à la tonalité plus royaliste. Une trahison aux yeux des Puritains. Ces derniers voulaient aboutir à son société non plus verticale, mais horizontale. Il y a chez Calvin une nouvelle organisation sociale, même si elle a été trahie plus tard par la Genève patricienne. Calvin est allé bien plus loin que Martin Luther, partisan d’un immobilisme des classes.

Deux expérimentateurs pour la traversée du Mayfower en réalité augmentée. Photo Nicolas Righetti, Lundi 13, MIR, Genève 2020.

C’est ce que vous avez entrepris d’illustrer en documents, en objets de la vie quotidienne et même en chansons.
Absolument! Nous voulions reconstituer la matrice dans laquelle s’est coulée la nation américaine en utilisant nos collections, et en pratiquant bien sûr aussi des emprunts. Nous allions ainsi montrer l’apparition d’une nouvelle Terre Promise sans roi, où le religieux domine mais de manière non structurée. Les communautés vont vite se scinder. Elles le font encore continuellement. Il se crée du coup une sorte de «patchwork» très diversifié. Il s’invente même parfois de nouveaux livres sacrés, comme pour les Mormons ou la Science Chrétienne. L’accent se voit du coup mis sur les libertés religieuses, avec une faible intervention des pouvoirs publics.

La liberté de croire oui, mais de ne pas croire?
C’est là que le bât blesse! Chacun peut croire ce qu’il veut, inventer au besoin une nouvelle confession, mais il y a une quasi obligation à croire en quelque chose. Les Etats-Unis, même actuels, se caractérisent par un refus de l’athéisme. Il ne faut pas oublier que les églises demeurent des lieux de sociabilisation. Elles organisent les collectivités, auxquelles chacun se voit prié de s’intégrer. Tout cela fonctionne avec un accent très fort mis sur l’Ancien Testament. Il y a une focalisation sur l’Exode, la Terre Promise, Moïse… Nous sommes ici très loin de l’Europe.

Comment vous y êtes-vous pris sur le plan pratique?
Il fallait des relais locaux. Nous nous sommes installés aux USA, via Internet. Nous n’avons pas pris contact avec Le Museum of the Bible, très orienté, ouvert en 2017 à Washington. Le MIR a également utilisé les service d’une curatrice presbytérienne à Philadelphie afin qu’elle nous fasse une sorte de présélection. Il fallait obtenir des œuvres par son entremise. Nous voulions éviter les fac-similés. Dix-sept institutions nous ont répondu favorablement. Les autres sont restées silencieuses à cause de la pandémie. Nous avions heureusement commencé nos prospections assez tôt. «Calvin en Amérique» représente un an de travail.

L'affiche française de "Premier contact" (2016). La religiosité baigne le cinéma hollywoodien. Photo DR.

Avec de grands axes.
Nous ne désirions pas de grande chronologie traversant quatre siècles. L’idée était de proposer une certain nombre de thématiques, en tenant compte de l’espace mesuré dont nous disposons. Il y a une soixantaine d’œuvres pour «palper» la question religieuse aux Etats-Unis. Plus la musique, très importante. Elle va des «gospels», qui nous permettent d’aborder par ce biais la question de l’esclavage, à la «country». D’où un cabinet sonore proposant l’écoute d’une certain nombre de titres variés. Nous avons inclus une réalité augmentée. Les visiteurs, jeunes ou moins jeunes, peuvent se retrouver à bord du Mayflower. Une traversée en dix minutes. Une part importante a enfin été accordée au cinéma avec «Il était une foi en Amérique». Hollywood a beaucoup brassé de thèmes religieux, des «Dix Commandements» encore muets de Cecil B. DeMille à «Premier contact» de Denis Villeneuve, sorti il y a seulement quatre ans. Catéchisme et divertissement!

La scénographie, pour terminer.
Elle est due à Séverin Guelpa, qui sait travailler sur un petit espace. Il a conçu des casiers de bois, fabriqués par Pierre-Yves Schenker à Yverdon. Ceux-ci permettent non seulement de présenter beaucoup de choses sans donner une impression d’entassement, mais encore de donner l’idée de cales dans un bateau. Il a bien sûr fallu réaliser le tout avec de petits moyens et bien peu de monde. Rester en petit groupe demande de l’huile de coude, mais c’est aussi plus stimulant.

Pratique

«Calvin en Amérique», Musée international de la Réforme, 2, rue du Cloître, Genève, jusqu’au 28 février 2021. Tél. 022 310 24 31, site www.mir.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 17h. Le musée vient de rouvrir.

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