Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée historique de Lausanne met l'histoire de la mode en "Silhouette"

L'institution possède une belle collection, d'origine locale. Elle va du XVIIIe siècle à nos jours. L'exposition brasse les époques pour aborder différents thèmes.

L'affiche de l'exposition, avec le corset jaune.

Crédits: Musée historique, Lausanne 2019.

Il n'y a pas que des dessous affriolants, même si l'affiche montrant un corset jaune bien serré fait frétiller le fétichiste que je suis. Avec «Silhouette», que propose depuis la mi-avril le Musée historique de Lausanne, l'ensemble du corps se retrouve mis en forme, pour ne pas dire en scène. Et ceci tant pour les hommes, ces éternels oubliés de la mode, que pour les femmes. Il n'y a qu'à regarder le bas des pantalons masculins. Ils s'élargissent un temps jusqu'aux pattes d'éléphant. Ils se rétrécissent par la suite en tuyaux de poêle. Ils ont un revers, puis plus du tout. En ce moment, si vous êtes sensible au spectacle de la rue, vous constatez du reste que ce bas de costume monte toujours plus haut. Il y a vingt bons centimètres entre la fin du canon (c'est comme ça qu'on appelle les jambes de pantalon) et les chaussures, histoire de montrer des poils, des tatouages ou des chaussettes bigarrées.

Première exposition sauf erreur dans les nouveaux locaux de l'institution vaudoise, «Silhouette» ne propose pas un parcours historique qui irait de la fin du XVIIe siècle à nos jours. Tout se retrouve brassé par thèmes, avec des tréteaux de bois conçus par l'équipe de Trivial Mass. Sur ces petites scènes de théâtre se déroule chaque fois une comédie des apparences. Car c'est bien de cela qu'il s'agit, au fond! On s'habille un peu pour soi et beaucoup pour les autres. Le tout en suivant les normes de son temps, capricieuses comme des divas. Les extravagants jouent à fond la carte de la nouveauté. Les dandys sont de tous les temps et de tous les sexes. Les raisonnables, ou ceux qui se sentent pris dans un carcan social, font ce qu'ils appellent des concessions à la mode. Autant dire qu'ils l'affadissent. Il faut de nos jours encore des années pour qu'une nouveauté un tantinet osée entre jusque dans les bureaux des banques ou les assurances. Et là, je peux vous dire une chose. Cette mode-là aura cessé d'en être une depuis longtemps.

Legs, dons et achats

Le commissaire Claude-Alain Künzi se devait de mettre en valeur le fonds de la maison. Car le Musée historique possède une ample collection de costumes, reçus par dons, par legs ou acquis à une famille. Je vous dirai, pour avoir consciencieusement lu les cartels, que le tout-Lausanne de naguère se retrouve ici. Les Rister de Crousaz y rencontrent les Mercier de Sérenville, les Bugnion ou les Charrière de Sévery. J'ai aussi vu que ces derniers ont vendu, et non offert. Une entrée récente au musée, alors que l'institution restait fermée pour travaux. C'était en 2016. D'autres acquisitions se révèlent plus nouvelles encore. Il fallait bien finir en 2019. Notez qu'on peut se demander si une silhouette commune existe encore aujourd'hui. A force de dire aux gens épris de politiquement correct qu'il faut «accepter son corps», celui-ci ressemble souvent aux sacs poubelles que l'on peut acheter à la Migros (un nom bien choisi en la circonstance...). D'ailleurs, le petit film d'animation montrant l'évolution des contours généraux depuis la Renaissance s'arrête symptomatiquement en 2000.

Une affiche de la maison Bonnard. Le musée la date entre 1930 et 1940. Il me semble évident qu'elle est de la fin des années 20. Photo DR.

Il y a de belles pièces au long de cette exposition de poche, qui se contente de quatre salles. Des robes à panier, à tournure (on parle ici plus abruptement de «faux-cul») ou à crinoline. Les hommes ne sont pas en reste avec leurs justaucorps brodés (dont un à motif de fraises!) et leurs gilets. On ne dira jamais à quel point ils ont perdu en abandonnant ce dernier (le gilet, donc), qui permettait toutes les fantaisies. Mais il y a aussi des choses actuelles, la plasticienne Christiane Nill photographiant certains «fashonistas» locaux dans leur biotope naturel. J'ai constaté dans ce diaporama la même disparité qu'entre les boutiques de mode lausannoises pour hommes et pour femmes se trouvant de nos jours au Flon. Les mâles seraient-ils victimes de clichés sexistes à leur tour? Il y en a en tous cas moins de prêts à faire le beau devant l'appareil que de dames de tous les âges puisque ce dernier (l'âge), comme la beauté d'ailleurs, n'est plus censé jouer aucun rôle.

Elégances enfuies

Nous sommes ici dans le «street wear», comme on dit en bon français. Le commissaire Claude-Alain Künzi se devait du coup de réserver une petite place à la maison Bonnard, qui a habillé tant de gens dans son magasin de la place Saint-François, disparu en 1974 après un siècle et demi de bons et loyaux services. Un petit coup de chapeau se voit aussi donné, dans le genre plus chic, aux couturiers locaux ne se contentant pas d'acheter leurs patrons à Paris afin de les reproduire sous licence. Il y a ainsi une robe de la maison Eliane de 1961. Une autre, plus audacieuse, d'Olivier Chabloz de 1965. Une dernière enfin, presque actuelle, de Geneviève Mathier la fondatrice de Cicatrice. Il ne faut pas oublier que la ville a connu une vie mondaine dont on n'a de nos jours plus conscience. Seul en reste le souvenir. Une dame me parlait ainsi récemment des bals donnés par la vicomtesse Chevreau d'Entraigues dans sa maison qui devait devenir le musée de l'Elysée.

Au Flon aujourd'hui. La mode a pris ses nouveaux quartiers. Photo du site de l'Etat de Vaud.

Très réussie, pleine d'idées et pourtant sans prétentions, l'exposition actuelle me rappelle qu'il faudrait répartir les compétences. Le Mudac voisin, qui se veut tout contemporain parce que cela fait plus chic, a aussi montré de la mode. A Yverdon-les-Bains existe un musée fantôme entier consacré à cette discipline. Si son fonds existe bien, grâce à des très importantes donations, il n'a toujours pas de murs. Un temps, la Maison d'Ailleurs aurait dû s'installer la le nuage d'Expo02. Son bâtiment actuel aurait alors été voué au chiffon. Le nuage s'est dissipé, mais pas le reste. Le Musée de la mode en reste au même point, même si le Château lui octroie des bouts de salles. La manifestation actuelle ne pourrait-elle pas servir de base à une réflexion vaudoise? Le domaine se révèle porteur. Le Victoria & Albert Museum de Londres, qui n'est tout de même pas rien, vit aujourd'hui de ses expositions de modes dont l'une, il y a quelques années, était consacrée.... aux sous-vêtements modifiant la silhouette.

Pratique

«Silhouette, Le corps mis en forme», Musée historique, 4, place de la Cathédrale, Lausanne, jusqu'au 29 septembre. Tél. 021 315 41 01, www.lausanne.ch/vie-pratique/culture/musees.mhl (je sais, c'est long!). Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h.

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