Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée historique de Lausanne inaugure "Losanna, Svizzera". Les Italiens en Suisse

L'exposition retrace l'immigration classique des années 1870 à 1970. Il y a là quantité de documents et d'objets évocateurs de "l'italianité".

L'affiche de l'exposition, avec Vespa.

Crédits: Musée historique de Lausanne, 2021

C’est une histoire se déroulant sur plusieurs générations. Elle semble terminée, même si de nouveaux chapitres s’y ajoutent en ce moment. L’émigration italienne en Suisse, qui forme la trame de l’exposition «Losanna, Svizzera» au Musée historique de Lausanne, a aujourd’hui changé de visage. Il n’est plus question en 2021 de travailleurs saisonniers, venus du fond de la Sicile ou du Basilicate avec des valises en carton. Les nouveaux arrivants sont bardés de diplômes. Ils débarquent de Lombardie, n’ayant pas trouvé de place chez eux. Les hautes écoles italiennes fabriquent des universitaires à la chaîne, comme des lapins en chocolat au moment de Pâques. Et je ne vous parle pas des architectes, qu’elles produisent par milliers en toute inconséquence…

L'avenue d'Echallens, qui a bien changé depuis les années 1950. La Vespa est ici bien sûr présente. Photo DR, Musée historique de Lausanne, 2021.

Accompagné par un excellent livre de témoignages paru il y a déjà quelques mois (Covid oblige), «Losanna, Svizzera» succède aux femmes dans l’espace ténu que le Musée historique réserve à ses présentations temporaires. Vu le peu de place, mieux vaut aborder ici des thèmes précis. Celui-ci l’est, même s’il part des années 1870 pour se clore environ un siècle plus tard après le rejet en votation populaire des initiatives xénophobes lancées par Albert Stocker et le sinistre James Schwarzenbach (pourtant propriétaire en parallèle d’usines en Italie!). On a assisté depuis à une sorte de normalisation, avec l’intégration de la deuxième et troisième génération. Il faut dire qu’entre-temps ont commencé les immigrations espagnole, puis portugaise. S’est juste posé pour les aînés le problème du retour tardif dans une Italie transformée. Ne tient-elle pas du mirage?

Dans les réserves

Afin de remplir les salles aménagées par la scénographe Raphaèle Gygi, Laurent Golay, directeur de l’institution, et Sylvie Costa ont commencé par piocher dans les réserves du musées. Je ne dirais pas qu’elle débordent, mais nombre d’associations vieillissantes lui confient leurs archives. Ce sont des choses anciennes. Elles méritent néanmoins selon elles de se voir conservées. Il y a en plus des photos. Des documents racontant une sorte d’épopée collective. Les émigrés sont arrivés avec leurs bras pour tout bien. Tous ne sont pas restés pauvres. Comme dans les films américains, certains ont créé des entreprises, voire de petits empires. Pour percer des tunnels, histoire de lancer des ponts, il fallait de la main d’œuvre, du savoir faire et des capitaux. Certains les ont vite trouvés. Le visiteur attentif découvrira ainsi les Bellorini, les Ferretti et les Ferrari. Avec une surprise de taille. La maison Ferrari a été reprise d’une main de fer par Marie, la veuve du fondateur, en 1900.

Loterie lausannoise au temps du fascisme. Photo Musée historique de Lausanne, 2021.

Pour Laurent Golay, l’exposition illustre plusieurs basculements. Il y a eu le moment, vers 1870, où la Suisse a cessé d’être un pays d’émigration pour devenir un véritable aspirateur à immigrants. Le fascisme des années 1930, puis la Démocratie-chrétienne des années 1950 ont joué ensuite de ces départs plus ou moins volontaires comme d’un soufflet calmant les troubles sociaux potentiels. Est enfin arrivé le moment où, via le tourisme, l’Italie est apparue comme une terre de culture. Une terre produisant en prime le luxe séducteur du «Made in Italia». Le design chic. Olivetti. Les voitures qui font rêver. Ferrari et Lamborghini. La mode qui se décline en boutiques. Valentino. Un cinéma rivalisant avec celui de Hollywood. Sophia Loren. Des bijoux de milliardaires. Bulgari. L’autre versant de la réalité quotidienne observée en Suisse avec des femmes de chambre et des nettoyeuses venues de l’autre côté des Alpes...

Une épicerie au milieu

Au milieu de l’exposition trône ainsi une sorte d’épicerie à l’ancienne. S’y trouvent les produits et ingrédients de l'italianité qui ont insidieusement changé notre vie. Da Mario à Lausanne, L’Age d’Or à Genève (qui existent tous deux encore) ont diffusé la pizza vers 1955. Les pâtes se sont multipliées en déclinant leur litanie de noms nouveaux. Les apéritifs ont pris d’agréables couleurs rouges, avec des liquides tenant un peu du décapant intestinal. Les biscuits eux-mêmes se sont mis à faire rêver de vacances maritimes à Rimini ou à Cattolica. Tout cela baigne au musée non pas dans la sauce tomate, mais la musique qui va avec. Suivant les décennies, l’Italie c’est Domenico Modugno, Mina ou Gianna Nannini. Chaque petite chose peut ainsi rappeler ici des souvenirs.

Une affiche signée Otth pour l'apéritif Cinzano. Photo Musée historique de Lausanne, 2021.

Tous ne sont bien sûr pas bons... S’il a existé une fraternité créée par le football et le cinéma, «Losanna, Svizzera» ne pouvait faire l’économie d’un contentieux resté lourd. Les rapports entre la Suisse et l’Italie, ce sont aussi les initiatives (toutes repoussées) sur la surpopulation étrangère. Des affiches rappellent ces moments difficiles, où une droite extrême a joué avec les peurs des gens simples, qui se seraient sentis «envahis». Le pays connaissait pourtant une période de plein emploi et de prospérités inédits, tandis que l’Italie ne s’en tirait pas mal de son côté avec le fameux «boom». On n’ose penser à ce qui se passerait aujourd’hui où les immigrations viennent de bien plus au Sud…

Galerie de portraits

Le bilan se révélerait-il donc positif? Il faut ici se référer au livre d’accompagnement, auquel renvoie une galerie de portraits en dernière salle. Tout n’a pas été parfait. Il a fallu lutter. Economiser. Travailler surtout. Les Suisses n’ont pas tous été horribles. La concurrence entre immigrés s’est parfois révélée pire. Les personnes interrogées par Emmanuelle Ryser n’ont pas forcément fait fortune. Un entrepreneur a cependant racheté en Italie le palais où sa grand’mère avait été femme de chambre. Revanche sociale. Mais les intervenants possèdent un trait commun. Ils n’ont jamais éprouvé l’envie de repartir après tant d’années laborieuses. L’un de ces «témoins» résume bien la chose. «Rentrer aurait été dire que j’ai raté mon existence à l’étranger.» Restent les vacances au pays, puisqu’on en a maintenant deux.

La machine à café de l'architecte Aldo Rossi. Le luxe "Made in Italy". Photo Musée historique de Lausanne, 2021.

Pratique

«Losanna, Svizzera», Musée historique, 4, place de la Cathédrale, Lausanne, jusqu’au 9 janvier 2022. Tél. 021 315 41 01, site www.lausanne.ch/mhl Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 18h.

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