Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée Henner de Paris consacre une exposition au "Roux", de Nana à Sonia Rykiel

Ce fut longtemps la couleur du diable, comme le rappelle Michel Pastoureau dans le catalogue. Pour Jean-Jacques Henner, les roux étaient fascinants. Ils ont en tout cas ici trouvé leur public.

"La liseuse" de Jean-Jacques Henner.

Crédits: RMN

Ce n'est pas Michel Pastoureau qui me contredira. Certaines couleurs ont longtemps traîné une sale réputation. Ainsi en-t-il été pour le roux. Surtout s'il s'agit de cheveux. Le Malin est roux. Les sorciers et surtout les sorcières, ses suppôts, le sont donc aussi. Tout doit finir dans ces flammes que suggère par ailleurs cette tonalité maudite allant de l'acajou sombre à l'orangé clair.

Qui dit répulsion et crainte pense aussi fascination. Roux et rousses jouissent ainsi pour certain(e)s d'une fascination érotique en partie due à leur rareté, doublée d'une certaine étrangeté. Ce fut le cas de Jean-Jacques Henner (1829-1905). Les figures que nous montre le peintre à la fin de sa carrière sont systématiquement dotées d'une chevelure de feu. Cela vaut pour les femmes aux chairs blanches, que le peintre aimait à dénuder. La première d'entre elles apparaît dans «Idylle» de 1872. Les autres en forment des répliques, pour ne pas dire des clones. Les choses sont allées plus loin. Henner, qui donnait aussi dans l'art sacré, a demandé à son modèle d'arborer une perruque rousse pour figurer le Christ mort. Un étrange mélange de divin et de démoniaque, avec quelque chose de très sexe en plus. Une telle rousseur sent vraiment le roussi.

Munch, Klimt et Lautrec

Cette omniprésence a toujours frappé les visiteurs du Musée Henner, qui se trouve à Paris non loin du Parc Monceau. L'institution occupe un joli bâtiment, qui a dû constituer un atelier d'artiste. Notez que ce ne fut en tout cas pas celui de notre homme. Le petit hôtel particulier a été acquis par ses héritiers, qui en ont fait une sorte de temple de l’œuvre. Le tout a été donné plus tard par eux à l'Etat, qui a un peu hésité avant d'accepter. On peut le comprendre. Dans les années 1920, Henner était passé de mode. L'Alsacien n'a du reste guère fait parler de lui depuis. Il faut dire qu'il y a à boire et à manger au sein de sa production, très abondante. L'Etat a néanmoins restauré la petite institution il y a quelques années, alors que le Musée Henri Hébert reste fermé depuis une bonne décennie, voire même davantage.

Le musée propose donc aujourd'hui une exposition intitulée «Roux». Henner s'y retrouve certes à l'honneur, avec des toiles allant de «La liseuse» au «Portrait de la comtesse Kessler». Une dame au chignon flamboyant, souligné par une stricte robe noire. Cela ne suffisait pas à la commissaire Claire Bessède. Il lui fallait élargir le sujet du milieu du XIXe siècle à nos jours. Il faut dire que la matière ne manquait pas. La «Nana» de Zola est rousse. La «Danaé» de Klimt aussi. La mendiante de Baudelaire également. Tout comme nombre de modèles de Toulouse-Lautrec. La «Vampire» d'Edvard Munch. Cela sans parler des beautés un brin phtisiques adorées par les préraphaélites anglais, de Burne-Jones à Rossetti. C'est à laquelle de ces dames sera la plus rousse. Gauguin a aussi peint une Tahitienne aux mèches rouges. Cette pigmentation se retrouve en effet sur plusieurs continents. Ramsès II, sa momie le prouve, était un pharaon roux de près de deux mètres.

Petits moyens

L'exposition est montée avec de petits moyens, et il me semble permis de le regretter. Ni le Klimt, ni le Gauguin, ni le Munch ne sont là, sauf en photos. Ils se voient remplacés par Charles Maurin ou Carolus-Duran. C'est dommage dans la mesure où ce thème inédit semble porteur. Alors que le Musée Henner reste ordinairement désert, il y a foule pour découvrir «Roux». Il faut dire que les médias s'en sont mêlés. «La liseuse» a même fait récemment la couverture du magazine «Beaux-Arts». Claire Bessède a de plus intelligemment choisi de réserver des salles à la BD ou à une modéliste comme Sonia Rykiel (en Angleterre c'eut été Vivienne Westwood). La rousse par excellence en France, avant que Mylène Farmer reprenne le flambeau. Une Mylène qu'il eut fallu prendre comme marraine de l'entreprise, même si la chanteuse passe pour posséder un caractère difficile.

Rita Haywoth en 1952. Une fausse rousse. Photo Robert Coburn, Columbia Pictures

Au Musée Henner, le public retrouve ainsi Tintin et sa mèche, Obélix et ses tresses, Peter Pan et Spirou. La bande dessinée aime bien le roux, qui passe mieux l'impression que le jaune ou le brun. Les clowns sont bien sûr de la partie, tout comme David Bowie qui a connu, lors d'une de ses mues, une période rousse. Est-ce le manque de place? J'ai tout de même noté des oublis. Sarah Bernhardt n'est pas là, et Dieu sait si l’actrice a fait parler d'elle avec sa beauté hors normes. Idem pour Rita Hayworth, qui restait pourtant une fausse rousse. Sa beauté ayant semblé trop «latino» aux patrons de la Columbia, celle-ci a décidé de la teindre afin d'en faire une reine du Technicolor.

Un texte de référence

Il fallait bien sûr un catalogue. Son grand texte a été confié à Michel Pastoureau. L'historien des couleurs, qui a déjà sorti un ouvrage de référence sur le rouge, n'avait pas de quoi consacrer tout un bouquin à l'orangé. Il avait du reste réservé de même son court essai sur le rose à l'exposition sur «Barbie» au MAD (ou Musée des arts décoratifs). Il s'agit bien sûr d'un article brillant, faisant le tour de la question. «Le roux est la couleur des démons, du renard, de la fausseté et de la trahison.» La marque d'une déviation, voire d'une perversion. L'homme avait du reste déjà sorti un texte intitulé «Tous les gauchers sont roux» en 1988...

Pratique

«Roux», Musée Henner, 43, avenue de Villiers, Paris, jusqu'au 20 mai. Tél. 00331 47 63 42 73, site www.musee-henner.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 11h à 18h.

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