Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée Gustave-Moreau expose à Paris les oeuvres abstraites du maître

Mort en 1898, l'artiste a légué à la France son atelier aux 25 000 oeuvres. Outre ses créations symbolistes, il y a là plusieurs centaines de tableaux et d'aquarelles abstraits réalisés vingt ans avant Kandinsky ou Kupka. Qu'en penser?

Eh oui, c'est du Gustave Moreau! Faut-il voir là une vague esquisse pour le décor d'une "Salomé" ou un petit tableau autonome?

Crédits: RMN, Musée Gustave-Moreau, Paris 2018

Etrange vie posthume que celle de Gustave Moreau! Mort en 1898 à 72 ans, le peintre se situait dans ses dernières années en plein mouvement symboliste. Ce dernier étant retombé au début du XXe siècle, la critique se souvint que l'homme avait été le professeur de Georges Rouault comme d'Henri Matisse ou d'Albert Marquet. Matisse disait d'ailleurs toujours «le maître» à son propos. Le vieil artiste devint du coup une sorte d'accoucheur de la modernité. Dans les années 1930, la bande à André Breton faisait partie des rares visiteurs de l'atelier-musée légué par Moreau à la France, qui l'avait accepté du bout des lèvres. L'auteur de mythologies infiniment complexes se retrouva ainsi promu surréaliste avant l'heure. Il faut dire qu'à certaines périodes, surtout vers 1940, Max Ernst lui a énormément emprunté. Voire même piqué.

Les tribulations d'outre-tombe de Moreau n'allaient pas s'arrêter pour autant. Parmi les quelque 25 000 pièces (entre les tableaux, les esquisses, les aquarelles, les dessins et quelques sculptures) que le Français avait gardé pour lui, il se trouvait une part restée secrète. Il s'agit des petites toiles sans sujets et les 430 aquarelles qualifiées de «tests de couleurs». Moreau, qui avait peu exposé et encore moins vendu, les avaient précieusement gardées. Il avait pourtant eu largement le temps d'opérer des choix. L'édification des deux étages d'atelier (réunis par un merveilleux escalier en colimaçon) au-dessus de la maison familiale lui avait pris des années. Le peintre a du reste alors retravaillé certaines toiles, qu'il n'avait pas terminées pour autant. Moreau se situe dans cette tradition de l'impossible achèvement qui traverse la peinture française de Jacques-Louis David («Le serment du Jeu de Paume») à Thomas Couture (L'engagement des volontaires de l'An II») en passant par Pierre-Narcisse Guérin («La dernière nuit de Troie»).

Découverte dans les années 1950

Toujours est-il qu'en réexaminant ce qu'il faut bien appeler ses œuvres abstraites, Moreau les a conservées et encadrées. Il en a même signées quelques-unes. Un signe d'approbation. Depuis leur redécouverte vers 1950, ces œuvres finalement nombreuses sèment la zizanie. Avaient-elles une fonction dans le processus créatif? Ou s'agit-il de créations autonomes? Inutile de chercher la réponse chez l'artiste. Moreau restait une personne discrète, voire secrète. Et cela même si ces anciens élèves, qui n'avaient jamais vu le contenu de son atelier, ont tous insisté sur sa chaleur humaine. Pour Moreau, son art restait quelque chose de privé. D'intime. Il semble douteux que même ses amis aient vu certaines choses plus ou moins expérimentales.

Directrice de l'institution de la rue La Rochefoucauld, qui fait partie des musées nationaux, Marie-Cécile Forest reprend aujourd'hui le problème à zéro. Son exposition sort le plus d’œuvres possible des réserves. Je dis bien «possible». On sait que Moreau a tapissé les murs rouge de ses ateliers de toiles. Il a donc fallu créer des cimaises supplémentaires, ce qui ne rend pas la vision facile. Les salles atteignent aujourd'hui une surcharge visuelle à la limite du supportable. La commissaire de «Vers le songe et l'abstraction» a en plus divisé le parcours en sept. Elle commence par une pièce emblématique, «Le triomphe d'Alexandre». Une toile souvent abandonnée, puis reprise par son auteur, qui a sans cesse changé d'idées. Marie-Cécile Forest peut ainsi trouver des rapprochements entre le décor oriental du fond et une ou deux pochades abstraites. Il faut un peu d'imagination au public, mais après tout pourquoi pas?

Dans le bleu

L'organisatrice passe ensuite aux taches de couleurs, puis a une certain nombre de tableaux bleus. Inclassables, ces derniers! Cela ressemble à du Max Ernst, qui ne les a pourtant jamais vus. La quatrième section traite les toiles comme s'il s'agissait d'ébauches. C'est un peu comme le test de Rorschach. Moreau jetterait sur la toile des touches qui l'inspireraient pour la suite. Viennent ensuite les paysages. Comme chez Turner, mort depuis 1852, il n'y rien de précis à quoi se raccrocher. La chose devient encore plus difficile avec les deux dernières parties. Les «Colour Field Paintings», pour reprendre les mots du dépliant en anglais, anticipent Rothko. Quant aux éclats colorés de la dernière section, ils évoquent moins le fauvisme qu'une abstraction libre. A moins, bien sûr, d'en faire un premier jet que l'on rattacherait, avec plus ou moins de sûreté, à telle ou telle œuvre comme la «Galathée» acquise par Orsay il y a quelques années.

Arrivé à la fin de l'exposition, qui lui permet de revoir un lieu magique, le visiteur doit bien admettre une chose. Les spécialistes ont beau eu retourner le problème dans tous les sens. Ils ne savent pas. Et ils ne semblent pas près de découvrir. Moreau a légué ces œuvres à la postérité sans explications. Le pauvre ne pouvait pas deviner l'importance des enjeux. En 1898, la peinture a encore quinze ans à attendre avant de voir montrées les premières toiles officiellement abstraites, de Wassili Kandinsky à Frantisek Kupka en passant par le Suisse Augusto Giacometti. Une explosion subite, dit l'histoire de l'art. Reste qu'on se demande maintenant si elle a été si imprévisible que cela...

Pratique

«Gustave Moreau, Vers le songe et l'abstraction», Musée Gustave-Moreau, 14, rue de La Rochefoucauld, Paris, jusqu'au 21 janvier. Tél. 00331 48 79 38 50, site www.musee-moreau.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 17h15.

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