Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée Guimet présente "Meiji" à Paris. Le Japon à la conquête du monde

L'empereur Mutsuhito, dont le règne de 1867 à 1912 correspond à la période Meiji. Une estampe de Toyohara Chinakobu.

Crédits: DR

C'est un anniversaire, avec ce que cela suppose de bougies sur le gâteau. La France célèbre les 150 ans de la restauration Meiji. Comme je vous l'ai déjà dit, le programme des festivités compte 160 pages. La taille d'un roman à prétentions littéraires chez Gallimard. Il y a ici de tout, et même le contraire. Avec ce que cela suppose de réussites et de ratages. Je ne vous recommanderais ainsi pas trop l'exposition mammouth du MAD (ex-Musée des arts décoratifs), «Japon-Japonismes». Trois étages. A vue de nez près de mille pièces (mal) présentées. Je vous en parlerai le jour où je serai en veine de billet d'humeur.

Evidemment, tout cela suppose de savoir au départ ce qu'est la restauration Meiji de 1868. Un petit cours d'histoire s'impose donc. Je vais donc le faire à la place du Musée Guimet, qui propose avec un succès public considérable «Meiji, Splendeur du Japon impérial». Tout commence en 1853. Les Américains forcent les ports japonais. Du jamais vu pour un pays qui s'est refermé sur lui-même en 1639. Des traités commerciaux sont extorqués par les Occidentaux, alors que l'Empire du Soleil levant traitait jusque là avec les seuls Hollandais. Ce séisme économique devait fatalement finir par un tremblement de terre politique. Il a lieu à la fin des années 1860. Le tout jeune empereur Mutsuhito, né en 1852, va reprendre le pouvoir aux shoguns, avec l'aide d'une nouvelle clique. En 1869, il quitte Kyoto pour Edo, rebaptisé Tokyo. La fonction de samouraï disparaît. Les grands féodaux doivent rendre leurs terres. Bref, c'est 1789 avec un peu moins de sang, mais tout de même quelques batailles. Les choses ne vont tout de même pas se régler autour d'une coupe de saké.

Un paradoxe

L'exposition présentée par le Musée Guimet illustre un paradoxe. Sous l'égide de cet empereur ayant choisi comme nom posthume Meiji («gouvernement éclairé», et l'on peut ici penser aux Lumières), tout va changer. Le Japon n'a pas envie de se faire avaler tout cru par les puissances coloniales, comme la Chine ou l'Inde. Il lui faut donc s'industrialiser. Se militariser. Le mieux reste de se mettre à l'école de l'Occident. L'empereur lui-même apparaît en uniforme à épaulettes dorées, tandis que son épouse pose pour les photographes en robe à tournure. En quelques décennies le Japon traditionnel va disparaître sous les fumées des usines. Les samouraïs seront reconvertis en fonctionnaires. Et le Japon se sera mis à attaquer ses voisins, comme la Russie. Cette dernière se fera battre à plate couture en 1905, d'où la naissance d'un certain «péril jaune». L'archipel voudra se créer de nouvelles colonies jusqu'en 1940.

Pourquoi parler alors de paradoxe? Parce que le Japon va simultanément inonder la France, l'Angleterre ou même les Etats-Unis de ses produits artisanaux. Il s'agit de porcelaines, de bronzes, de broderies ou d'estampes dans lesquels le pays va surjouer son iconographie. On n'aura jamais vu autant de samouraïs et de geishas, alors qu'il s'agit d'espèces en voie de disparition. Il faut à la fois rassurer et se faire des devises. Une métamorphose économique aussi radicale coûte cher. Le pays va se faire apprécier par des amateurs distingués, bien sûr. Je pense aux frères Goncourt. Mais il lui faut aussi impressionner dans les Expositions universelles se déroulant à Vienne en 1873, à Paris en 1878. 1889 et 1900, à Chicago en 1893 ou à Bruxelles en 1897. Ces manifestations monstres (à tous les sens du terme) exigent des objets surdimensionnés. Ils doivent se voir de loin. D'où des vases de plus de deux mètres de haut sur lesquels les peintres peuvent prouver leur virtuosité.

Articles d'exportation

On l'aura compris. Si les estampes exaltant la guerre russo-japonaise (et il en existe de splendides) ou celles montrant la nouvelle bourgeoise en frac et crinolines s'adressent aux autochtones, il n'en va pas de même pour ces tours de force techniques. Il s'agit d'un art d'exportation, comme avaient pu l'être les vases attiques du Ve siècle av. J.-C, destinés aux Etrusques. La plupart se trouvent du reste en Occident, même si les Japonais en ont racheté dans les années 1980. L'exposition actuelle de Guimet n'aurait pas pu se faire sans la Collection Khalili de Londres. On sait que Nasser David Khalili s'est jadis intéressé à la production islamique. Les Genevois ont pu avoir un aperçu de cet ensemble au Musée Rath quand l'Iranien a failli s'installer dans notre ville. Il y a longtemps que l'homme regarde vers d'autres horizons. Je me souviens d'avoir vu ses bronzes Meiji au British Museum de Londres en 1999. Khalili a prêté à Paris des pièces fondamentales qui impressionnent par le travail qu'elles ont dû exiger. Des milliers d'heures.

Il ne faut en effet pas se leurrer. Il s'agit là d'un style surchargé, aux antipodes du zen, du haïku et de la cérémonie du thé. Il fallait plaire aux Occidentaux, qui se ruaient sur de telles pièces, vite imitées par des artisans parisiens ou américains. Le Guimet a d'ailleurs pour succursale, avenue Foch, le Musée d'Ennery. Clémence d'Ennery a alors acquis des milliers d'objets d'importation, qu'elle entassait dans des vitrines. Miraculeusement épargné par les rénovations, le lieu a été restauré à la demande de Frédéric Mitterrand, quand il était Ministre de la culture. Il se visite sur inscription. Cet appartement donne une parfaite idée de la réception des objets Meiji, qui se mêlaient à des pièces anciennes. Tout était à vendre, dans ce Japon en plein bouleversement social!

L'enfer du goût?

La foule se presse donc pour voir «Meiji». C'est l'exposition marchant le mieux de «Japonismes, La France à l'heure du Japon». Il semble permis de s'interroger sur ce succès, même s'il va à des œuvres spectaculaires. Nous nous trouvons ici aux antipodes de la sensibilité contemporaine, menacée d'anorexie à force de vide. L'ère «Meiji» a du reste longtemps passé pour un enfer du goût, comme le temps de la reine Victoria, d'ailleurs simultané. La reine d'Angleterre est morte en 1901 et Mutsuhiro en 1912. Faut-il voir là de l'admiration pour autant de savoir-faire? Une fascination pour un Orient de pacotille? Le besoin de luxe? Difficile de répondre. Il n'empêche qu'il faut longtemps attendre sous la pluie avant d'entrer dans le musée place d'Iéna...

Pratique

«Meiji, Splendeur du Japon impérial», Musée Guimet, 6, place d'Iéna, Paris, jusqu'au 14 janvier. Tél. 00331 56 54 53 00, site www.guimet.fr Ouvert tous les jours, sauf mardi, de 10h à 18h.

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