Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée Fabre de Montpellier accorde sa grande rétrospective à Vincent Bioulès

A 81 ans, le peintre occupe les salles d'exposition, mais aussi le hall et une partie du premier étage. L'homme a passé par l'abstraction et la négation de tout avant de revenir à la figuration.

L'homme devant l'une de ses toiles.

Crédits: Site de Montpellier Métropole.

Depuis sa réouverture de février 2007, le Musée Montpellier dispose non seulement d'espaces accrus, mais d'une incomparable visibilité dans le paysage français. Sous la houlette de Michel Hilaire, qui en été nommé le directeur à 34 ans en 1992, il a pu poursuivre une politique claire, contrairement à nombre d'autres institutions françaises. Certaines semblent en effet changer de titulaire un peu comme certains cafés passent d'un patron à l'autre sans pour autant trouver de clientèle. Le Fabre a défini une politique d'acquisitions, avec l'aide de Montpellier Métropole. Il possède aussi une dynamique d'expositions, avec tout de même des moyens. Il ne reste plus à voir comment les choses tourneront avec l'ambitieux Mo-Co, piloté par l'encore plus ambitieux Nicolas Bourriaud (1). La ville me semble s'être mise là un rude fil à la patte, comme on dirait chez Georges Feydeau.

En une dizaine d'années, le Fabre a montré des artistes anciens liés à la cité, comme Gustave Courbet, Frédéric Bazille ou Jean Raoux. Il a participé à quelques parachutages, dont celui de l'obligatoire Pablo Picasso. Il a aussi pris en considération ce qui lui était proche, offrant notamment au Nîmois Claude Viallat une rétrospective kilométrique en 2014. Il faut dire que mieux vaut mettre à l'abri de ce dernier son parasol, ses stores ou ses draps. Viallat peint sur tout à la vitesse de l'éclair. Un vrai tagueur. Soyons justes. Ce barbouilleur assumé fait toujours un peu la même chose.

Le temps de Supports/Surfaces

C'est à un provisoire, ou plutôt à un éphémère compagnon de route de ce dernier que se voit consacrée l'exposition d'été du Fabre. Jusqu'au 6 octobre, les salles du rez-de-chaussée, mais aussi certains espaces du premier se retrouvent voués à Vincent Bioulès. Un homme qui a fêté ses 80 ans l'an dernier. Un Montpelliérain de souche, cette fois. Un créateur au parcours en apparence tortueux. L'artiste ne se situe pas dans la progression logique des historiens de l'art contemporain. Après des débuts abstraits, marqués par le «colour field» américain des années 1960, il a glissé dans une sorte d'extrémisme. En 1970, Bioulès a lancé avec Dezeuze, Daytout, Valensi, Villat et Devade le groupe Support/Surfaces. Une négation complète des traditions classiques, puisque même le châssis se retrouvait mis en question. Historiquement important, ce mouvement arrête d'une certaine manière la machine folle des avant-gardes. Il semble difficile d'aller au-delà, tout en restant dans le strict domaine de la peinture.

Un des paysages de Bioulès. Photo Christian Pahlen, ADAGP 2019. Musée Fabre, Montpellier

Supports/Surfaces n'était pas fait pour durer. L'association a éclaté dès 1970, laissant certains de ses membres désemparés. Pas Bioulès. Ou du moins pas longtemps. Dès 1976, il repart dans la figuration. Un genre que l'artiste cultive jusqu'à aujourd'hui. Avec des sortes d'allers et de retours, tout de même. Suivant les années, en tenant compte de l'inspiration, l'homme se rapproche plus ou moins de la réalité. Il opère par séries, ou plutôt par séquences, une tendance lourde de l'art depuis Claude Monet. Il y a du coup les places de l'Hôtel-de-Ville d'Aix-en-Provence, les intérieurs, les portraits d'amis ou les paysages maritimes. Le Languedocien s'est même attaqué aux mythologies ou aux scènes bibliques. Des genre jugés par d'aucuns comme particulièrement régressifs. On sait à quels points non amis français sont chatouilleux pour ce qu'ils appellent encore sans rire la modernité.

Un don important en 2011

A l'instar de certains artistes britanniques, proches des institutions, Bioulès a entretenu un compagnonnage durable avec le Musée Fabre. En 2011, il lui a fait cadeau d'une partie de son fonds d'atelier. Peintures, dessins et surtout carnets de travail. La grande rétrospective, qui puise en partie dans cette manne, devenait dès lors plus qu'un devoir. Il s'agissait d'une élémentaire politesse. Michel Hilaire lui-même, bien secondé par Florence Hudowicz, s'est chargé du commissariat. Il fallait compléter et trier, même s'il reste selon moi un peu trop de choses à l'arrivée. Il suffit de penser à la taille de la manifestation, qui squatte en prime le grand hall, où se trouve la billetterie. C'est là où se trouvent les grands portraits, exécutés en 1990, des membres de Supports/Surfaces. Il y a là du métier comme de l'ironie. Ces iconoclastes se retrouvent en effet sur des toiles en hauteur du format d'un Vélasquez ou d'un Rubens. Majesté en moins, tout de même.

Un autre paysage, nettement plus allusif. Photo Christian Pahlen, ADAGP 2019, Musée Fabre, Montpellier

Le parcours sillonne ensuite le musée avec des productions qui m'ont semblé de qualités assez diverses. Il y a aussi bien les grands nus féminins de 1989-1992, fort peu idéalisés, que des vues d'Aigues-Mortes. Danaé fait ami-ami avec Noé. Le tout présenté avec des citations de l'artiste, qui parle volontiers de lui dans le film tourné pour l'occasion. «Ce qui compte pour moi, c'est d'exprimer mes sentiments.» La visite se termine enfin (mais cette partie n'est ouverte que l'après-midi) dans l'ancien Hôtel de Cabrière-Sabatier d'Espeyran. Un endroit normalement voué aux arts décoratifs du XIXe siècle. Bioulès voit là un échange. Il est permis d'y entendre un dialogue de sourds. Tout ne va pas avec tout et réciproquement.

Indépendance d'esprit

L'ensemble n'en montre pas moins un enracinement. Il dénote aussi une réelle indépendance d'esprit. A l'heure où les musées français ne voient plus, à quelques exceptions près, que les grands noms (allemands, anglais ou américains) de la production internationale jugée haut de gamme, un artiste local se retrouve en vedette. Un créateur peu commercial, dans la mesure où la peinture «Made in France» vaut souvent, à importance égale, dix fois moins cher que les autres. Le Musée Fabre a ici fait son travail de promotion et de soutien. L'exposition se voit sous-titrée: «Chemins de traverse». Elle donne au final presque l'impression d'une autoroute.

Pratique

«Vincent Bioulès, Chemins de traverse», Musée Fabre, Tél. 00334 67 14 83 00, site www.museefabre.montpellier3m.fr Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h.

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