Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Quai Branly propose à Paris Helena Rubinstein, collectionneuse d'art africain

La reine des petits pots de crème cosmétique s'est intéressée au Continent noir dès 1908. Elle a créé un ensemble de référence, dispersé en 1966 après sa mort.

L'affiche de l'exposition, qui sera sans doute prolongée.

Crédits: Musée du Quai Branly.

Le personnage est fascinant. Paris n’en pas moins raté son coup. Une mauvaise habitude. Il y a quelques mois, le Quai Branly et l’Orangerie présentaient déjà Félix Fénéon, critique d’art, anarchiste et collectionneur. L’Orangerie réussissait une exposition exemplaire, tandis que Branly proposait un accrochage assez raté. Les deux manifestations présentaient surtout le défaut de ne pas avoir lieu au même moment, ce qui rendait l’extraordinaire personnage de Fénéon peu compréhensible. La présentation généraliste au Jardin des Tuileries venait en plus après celle, hautement spécialisée, du musée voué aux arts extra-européens.

La leçon n’a pas servi. Mais au moins, cette fois, les choses ont-elles été faites dans l’ordre. Le Musée d’art juif et du judaïsme a commencé par brosser le portrait d’Helena Rubinstein (1), avant que cette extraordinaire Polonaise soit vue par Branly sous l’angle de la collectionneuse de sculptures africaines. Et puis la femme reste tout de même plus connue que Fénéon, même si la reine des petits pots de crème pour la beauté a perdu de son lustre après sa mort en 1965! Depuis 1984 sa firme fait partie des produits L’Oréal. Elle avait déjà passé en 1973 du côté de Colgate-Palmolive. Autant dire qu’elle s’est fondue dans des conglomérats planétaires. Et puis il n’y a plus Madame (comme elle aimait se faire appeler, même si le mot fait un peu tenancière de bordel) pour animer sa marque. L’image de cette femme qui avait lancé le slogan «beauty is power» s’est du coup estompée. Elle ne possède plus rien de flamboyant. Helena Rubinstein, c’était l’excès. La garde-robe tapageuse. Les bijoux énormes. Le chignon hypertrophié. Curieusement, le maquillage restait en revanche plutôt discret chez cette femme que nul n’avait connue jeune.

Une vie extraordinaire

Mais qui était Helena? Il faut maintenant se poser la question pour deux raisons. D’abord parce que les jeunes générations ne la connaissent plus. Il s’agit ensuite d’une légende presque entièrement fabriquée. La femme naît en 1870 ou 1872. Elle voit le jour dans une famille juive traditionnelle de Cracovie, aînée de huit sœurs. Ne pouvant faire d’études de médecine ni épouser celui qu’elle a choisi, celle qui ne se prénommait pas encore Helena fuit pour l’Australie afin d’échapper à un mariage arrangé. Là, elle devient domestique, serveuse ou gouvernante avant de lancer les produits de beauté qu’elle fabrique dans sa cuisine. La Crème Valaze connaît un succès fou. Son auteur fonde un premier institut à Melbourne, puis écume le continent et la Nouvelle-Zélande. La nouveauté est d’avoir conçu des produits pour des peaux très différentes, alors que les crèmes restaient avant elle universelles. Il y a après Londres, puis Paris, sa ville d’élection, dès 1912.

Un étrier de poulie Baoulé ayant appartenu à Madame. Photo Musée du Quai Branly, Paris 2020.

Mariée à un journaliste américain, mère de deux fils, Helena se taille une fortune en vendant ses produits très cher. Le prix fait partie de l’illusion. Passionnée d’art, novatrice, elle reçoit les artistes d’avant-garde, son époux lui présentant les écrivains qu’il faut connaître. Dans les années 1920, elle s’attaque aux Etats-Unis, le terrain d’Elizabeth Arden et d’Estée Lauder (la mère de Ronald Lauder, le collectionneur de Klimt et de Schiele). Une guerre ouverte. La Polonaise parvient à percer. Mais elle se sent écartelée entre l’Europe, où vit sa famille, et l’Amérique. Elle vend en 1928 ses succursales aux USA pour le prix alors fou de 7,3 millions de dollars aux Lehmann Brothers. Elle les leur rachète 2 millions après la Crise de 1929. Les années1930 sont pour elle un temps de consolidation. La cosméticienne divorce en 1937 avant d’épouser un prince géorgien de vingt-trois ans son cadet, dont elle deviendra un jour veuve. Helena passe la guerre à New York. C’est ensuite le retour triomphal à Paris, où elle décuple sa fortune en présentant ses nouveautés comme venant d'outre-Atlantique. L’Amérique passe alors pour le pays de toutes les nouveautés.

Une passion personnelle

Voilà pour la partie officielle. Sur le plan privé, Helena découvre l’art africain très tôt. C’est une pionnière en la matière. Elle commence par acheter pour son ami le sculpteur Jacob Epstein en 1908. C’est ensuite une passion personnelle, mais nullement exclusive. Madame aime aussi la peinture moderne, même si son caractère pour le moins difficile l’empêche d’obtenir son buste par Giacometti et son portrait par Picasso. Ils ne tiennent pas tenu le coup. Seul, Dali y arrive. Les objets extra-européens, sur lesquels elle possède la science de l’époque (il s’est beaucoup publié depuis), l’accompagnent dans ses résidences. Il y a celle de Paris, quai de Béthune, pour laquelle elle est parvenue en 1934 à faire abattre un monument historique. Elle se réserve dans l’immeuble bâti à la place (qu’habiteront notamment les Pompidou) un triplex de cinquante pièces, avec 300 mètres carrés de terrasse sur le toit. Il y a pendant la guerre le 625, Parc Avenue. L’appartement qu’elle convoite à New York ne lui étant pas concédé en raison de ses origines juives, elle a racheté le pâté entier. Helena s’accorde plus tard un logis de Londres (une trentaine de pièces à peine). Le décorateur doit ici dû s’inspirer des couleurs de la doublure d’un de ses tailleurs de Balenciaga. On vit sur une autre planète, ou on n’y vit pas.

La collectionneuse dans l'un de ses gigantesques appartements. Photo DR.

Les collections africaines d’Helena ont été dispersées il y a fort longtemps à New York. C’était juste après sa mort, en avril, puis en octobre1966. Un événement. Même si les prix atteints à l’époque semblent aujourd’hui ridiculement bas (il faut aussi dire que le dollar valait bien davantage), ce fut le début de l’ascension actuelle. Des productions souvent considérées comme ethnographiques devenaient des œuvres d’art à part entière. Elles intéressaient non plus quelques artistes et amateurs d’avant-garde, mais l’ensemble de la société. La provenance Helena Rubinstein apparaît du coup prestigieuse de nos jours, à l’image d’une origine Epstein, Fénéon ou Derain. La commissaire Hélène Joubert a donc dû retrouver, et surtout obtenir, une bonne centaine de pièces, à l’heure actuelle éparpillées dans le monde. Il y a en a notamment chez Marc Ladreit de Lacharrière, dont le Quai Branly a déjà présenté la collection. Lacharrière est du reste le sponsor de l’actuelle exposition.

Un fond tout rose

L'ensemble se retrouve sur une mezzanine. Celle où se déroulent les présentations de longue durée. La forme bizarroïde du lieu conçu par Jean Nouvel gène bien sûr la présentation dans des vitrines, dont les verres ne sont par définition pas courbes. Il s’agit en général de petites pièces, même si Madame ne manquait pas de place. Le décor choisi peut sembler incongru. Cet accrochage se fait sur un fond uniformément rose. Mais peut-être s’agit-il là finalement d’un renvoi aux origines. Le public a l’impression de se retrouver dans un gigantesque poudrier qui aurait perdu sa houppette.

Pratique

«Helena Rubinstein, La collection de Madame», Musée du quai Branly, 37, quai Branly, Paris, jusqu’au 28 juin. L’exposition est bien sûr fermée, mais elle semble pouvoir être prolongée le temps qu’il faut. Tél.00331 56 61b70 00, site www.quaibranly.fr

(1) Le Musée juif de Vienne lui avait déjà rendu hommage en 2017. Celui de New York l’avait déjà fait en 2014.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."