Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée du Quai Branly présente "Océanie" à Paris. C'est le grand fourre-tout tribal

Venue de Londres l'exposition brasse toutes les cultures pour créer une civilisation océanienne allant de la Nouvelle-Zélande à l'Ile de Pâques. Les oeuvres sont heureusement admirables.

L'affiche, avec la tête des Iles Salomon venue de Bâle.

Crédits: DR

C'est toujours la même histoire! Quand le Quai Branly tient une exposition forte, au potentiel public important, il la glisse en catimini sur l'une des mezzanines. Et lorsqu'il s'englue dans une affaire catastrophique, il l'étale au grand jour sur le plateau central... quitte à s'étaler lui-même. Il en est allé ainsi en ce début de printemps. «Fendre l'air», qui s'est terminé le 7 avril (mais je vous en ai parlé il y a longtemps!) sur le bambou japonais, l'une des plus importantes manifestations organisées par l'institution tant son sujet apparaissait inédit, se cachait en haut d'un escalier. Et «Océanie», prévu jusqu'au 7 juillet, bénéficie de projecteurs immérités.

Soyons justes. L'affaire semblait mal emmanchée. La manifestation arrive de la Royal Academy de Londres, où elle s'est déroulée du 29 septembre 2018 au 10 décembre. Ce Grand Palais a l'anglaise se permet parfois de fâcheuses élucubrations. En 1999, il avait ainsi eu l'idée baroque de monter une exposition intitulée «Africa». Le parcours commençait par les pharaons pour se terminer avec la création rupestre sud-africains, en passant pas toutes les tribus à masques possibles et imaginables. Je m'étais demandé à l'époque si quelqu'un aurait un jour le toupet d'imaginer un «Europa» qui descendrait des Vikings jusqu'aux temples grecs de Sicile en passant par l'impressionnisme à Paris. Impossible d'imaginer un pire micmac que cette Afrique vue comme une entité géographique unique et cohérente!

Une extrême diversité

Eh bien si! Il y a donc eu l'an dernier cet «Oceania», qui part à l'Ouest de la Nouvelle-Zélande pour aboutir de l'autre côté du Globe à l'Ile de Pâques. Le tout en contournant l'Australie, puisqu'il s'agit là d'un autre continent. Comment peut-on partir des cartes de géographie actuelles pour dessiner à grands traits une civilisation qui n'existe bien entendu pas en tant qu'ensemble? Il suffit de regarder le contenu de certaines vitrines. Je citerai juste celle contenant pèle-mêle des objets provenant précisément de l'Ile de Pâques, mais aussi du Détroit de Torrès, des îles de l'Amirauté et du Sépik. Quatre univers à mon avis totalement différents, habités par des individus qui n'ont guère eu l'occasion de se rencontrer.

L'oiseau pignon de Papouasie, lui aussi venu du Museum der Kulturen de Bâle. Photo fournie par le Musée du Quai Branly, Paris 2019.

Bien sûr, il y a au départ du parcours de grandes généralités. Il est question de peuplements progressifs depuis quarante mille ans. Puis vient la phrase choc: «L'eau relie autant les peuples qu'elle les sépare.» Mais à l'arrivée, le visiteur reste interrogatif après avoir bu la tasse, ceci d'autant plus que des créations contemporaines viennent ponctuer les œuvres anciennes. Il s'agissait bien sûr de prolonger l'itinéraire jusqu'à aujourd'hui, avec les prises de conscience post-coloniales et les résurgences d'art indigènes. N'empêche que toute cela sent le «melting pot», gommant finalement toutes particularités. Il se révèle d'autant plus étrange de voir ce fourre-tout qu'il succède, après quelques mois seulement, à une exposition pointue, mais très réussie, sur les seules Iles Marquises (faisant bien sûr partie de l'Océanie). Le même plateau servait alors à mettre en valeur un atoll minuscule, étudié d'une manière aussi compétente que fouillée.

Fabuleux prêts bâlois

Ce qu'il y a cependant de magnifique, dans «Océanie», ce sont les œuvres. Le parcours commence avec l'une des plus anciennes pièce de bois sculpté, qui remonterait au XIVe siècle. Il continue avec des pièces récoltés par l'équipage du capitaine Cook en 1769. Tout le monde a prêté, du British Museum (ce qui peut sembler logique) à Amsterdam, Dresde ou Brême. Des pièces particulièrement admirables viennent du Museum der Kulturen de Bâle, dont la tête à énormes boucles d'oreilles Nguzunguzu des Iles Salomon faisant l'affiche. L'institution rhénane ne montrant absurdement plus son fonds depuis sa rénovation, c'est l'occasion de découvrir ce chef-d’œuvre à Paris. A une époque où l'on parle tant de restitutions, j'ai également noté que les objets présentés conservés dans des musées océaniens se comptaient sur les doigts d'une main. De quoi réfléchir. Sans se dépouiller, il faudrait peut-être partager.

Pratique

«Océanie», Musée du Quai Branly-Jacques Chirac, 37, quai Branly, Paris, jusqu'au 7 juillet. Tél. 000331 56 61 70 00, site www.quaibranly.fr Ouvert du mardi au dimanche de 11h à 19h. Les jeudis, vendredis et samedis jusqu'à 21h.



Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."