Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée du Quai Branly présente à Paris vingt ans d'acquisitions en tous genres

A l'heure où l'on parle de restitutions, le sujet peut sembler incongru. Le musée présente ses petits derniers tout en donnant la parole à chacun. Le mot dominant est ici "circulation".

L'affiche de l'exposition.

Crédits: DR

Vingt ans. Le Musée du Quai Branly expose aujourd'hui deux décennies d'acquisitions. Vous me direz que le bâtiment dessiné par Jean Nouvel n'a été inauguré qu'en 2006. C'est vrai. Mais il y a eu auparavant le temps d'une gestation. Si celle d'une éléphante dure paraît-il deux ans, il en a ici fallu sept. Le laps nécessaire à l'inventaire et au classement des quelque 300 000 objets "hérités" du Musée de l'Homme et de celui des Arts d'Afrique et d'Océanie», qui se trouvait à la Porte Dorée. Un héritage contesté, je vous le rappelle. Les deux institutions en question n'entendaient pas se dépouiller pour permettre la naissance d'une troisième, voulue autoritairement par le président Jacques Chirac. Autant dire qu'elles ont mis les pieds au mur. Tant mieux si le Musée de l'Homme a pu renaître depuis sous une forme analogue, alors que la Porte Dorée se vouait à l'immigration.

L'exposition actuelle, annoncée en fanfare (ou plutôt au tam-tam), concerne donc vingt ans d'acquisitions. Le plateau entier y est consacré. Il y a beaucoup à montrer, la panorama se voulant aussi complet que possible. Une large place se voit ainsi laissée au textile, qui dort normalement dans les réserves. C'est un véritable défilé de couture extra-européenne. La documentation se retrouve non moins visible. Des bibliothèques entières sont entrées, dont celle de Claude Lévi-Strauss. Branly achète par ailleurs beaucoup de pièces dont le seul intérêt (ou presque) réside dans le sujet exotique traité. Il y a cependant de fort belles choses dans le domaine du 8e art. On y retrouve même des Suisses comme Charles-Emile Thiébaud, que j'ai bien connu dans ma jeunesse. Le musée finit ainsi par détenir des archives photographiques d'une taille presque inquiétante. Est-il bien raisonnable de posséder 710 000 images ethnographiques?

Toutes les formes d'acquisition

«Don Ladrière 2013». «Achat en galerie 2017». «Préemption en vente publique 2002». «Dation». «Offert par les Amis du musée». Tous les modes d'entrée se voient passés en revue. Certains reviennent plus souvent que d'autres. Ici, les achats se montent à 40 pour-cent des pièces engrangées depuis vingt ans, ce qui semble beaucoup par rapport à d'autres institutions. Les dations, qui remplissent le Louvre et surtout le Centre Pompidou, restent en revanche quasi absentes. Vingt-quatre œuvres seulement depuis 1998. Reste que les cadeaux se révèlent souvent prestigieux, même si tous ne se situent pas au même niveau que la fabuleuse statue Dogon en bois du XIe siècle, offerte par AXA au moment de l'inauguration. Certaines provenances peuvent suppléer. Il n'est pas anodin d'apprendre qu'un textile en écorce battue provient d'Henri Matisse, qui l'avait dans son atelier.

La statue Dogon offerte par AXA, Photo RMN.

Je vous vois déjà en train de froncer les sourcils. Comment se fait-il que le Musée du Quai Branly puisse programmer une exposition sur ses enrichissements récents, alors qu'on parle de restitutions depuis la déclaration, jugée par beaucoup imprudente, d'Emmanuel Macron à Ouagadougou en 2017? Eh bien, c'est comme cela! D'ailleurs, rien ne s'est encore passé. Les vingt-six pièces promises au Bénin demeurent toujours à Paris. Le récipiendaire se fait tirer les oreilles pour les reprendre. Il faut dire qu'il ne suffit pas d'un coup de baguette magique, même sur le continent où les sorciers gardent leurs pouvoirs. Le Bénin se dit peu préparé. Et puis, suivant les cas, il y a les pouvoirs prêtés aux sculptures. Les mélanges d'ethnies. Le tout sans compter sur les masques, interdits de vision aux femmes, voire à tous les non-initiés. Je vous rappelle qu'en Occident, on enlève en général les bouts d'os quand on prête un reliquaire à une exposition artistique.

Objets ambassadeurs

Cela dit, les problèmes de restitutions ne demeurent pas escamotés. Ce serait difficile après le rapport Bénédicte Savoy-Felwyn Sarr, même si ce dernier se voir très discuté pour son extrémisme. Il y a ainsi, tout au long du parcours, des vidéos pour donner la parole à chacun (sauf aux Savoy-Sarr). Plus des reportages sur les coulisses de l'institution. Le visiteur disposant d'un peu de temps apprend là bien des choses. Un intellectuel sénégalais pense que son pays ne doit pas tout réclamer. Pour lui, la notion d'objet-ambassadeur apparaît très importante. Il faut qu'il y ait partout dans le monde de beaux objets sénégalais afin d'affirmer la grandeur de son pays. Une Kanak (le mot, si j'ai bien compris, reste invariable) parle avec calme et intelligence de partage, d'échanges et surtout de circulations. L'important, pour elle, est que les objets soient vus. J'avoue être cent pour-cent d'accord avec elle.

Tout cela ramène aux chiffres de départ. Avec quelque chose comme 350 000 pièces, le Quai Branly n'offre par un bon «ratio». Il n'en présente en moyenne que 3500. Soit le un-pour-cent. Quid des 99 pour-cent autres? Une grande partie de ces œuvres ne ressortira jamais des caves. Ou alors dans d'étranges conditions. Il suffit de voir la tour de verre, où sont présentés en permanence les instruments de musique. Visibles certes, mais mal et de très loin. On peut comprendre l'idée de partage, même si ce dernier ne peut s'accomplir que dans la douleur. Faut-il rendre les chefs-d'oeuvre? Il y a l'incertitude aussi. D'où des tensions. Que deviendront les artefacts rapatriés? Tous les chefs d'Etat africains ne sont pas blancs comme neige. Ailleurs non plus, du reste...

L'idée de circulation offre l'avantage de calmer les susceptibilités et de diminuer les risques et les frais. Elle offre quelque chose de raisonnable. Reste qu'en termes de restitutions, la raison a peu à voir. On touche ici à l'affectif. A l’irrationnel. Au viscéral. Et ce des deux côtés. Objectivement, il existe largement assez d'objets pour tout le monde. Mais subjectivement...

Pratique

«20 ans, Les acquisitions du Musé du Quai Branly», Musée du Quai Branly, 37, quai Branly, Paris, jusqu'au 26 janvier 2020. tél. 00331 56 61 71 72, site www.quaibranly.fr Ouvert du mardi au dimanche de 10h30 à 19h, les jeudis, vendredis et samedis jusqu'à 21h (horaire d'hiver).

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