Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée du Luxembourg montre à Paris les peintres femmes des années 1780-1830

On les a pour la plupart oubliées. Mais, vers 1830, quelque 200 artistes françaises se présentaient au Salon. L'actuelle exposition est partie à leur recherche.

Le "Portrait présumé de Madame Soustras" de Marie Denise Villers, 1802.

Crédits: RMN, Paris 2021.

Il y eut du raffut, du grabuge, du tumulte, des cris et des indignations à l’Académie royale de peinture et de sculpture, en ce 31 mai 1783. Deux candidats, ou plutôt deux candidates se retrouvaient en lice. Cela ne s’était jamais vu, même si des académiciennes existaient depuis la fin du XVIIe siècle. D’un côté se présentait Elisabeth Vigée-Lebrun, dont cet aréopage ne voulait pas. Une cabale montée par Jean-Baptiste Marie Pierre, premier peintre du roi. Il reprochait à la postulante, qu’il ne portait pas dans son cœur, d’être mariée à un marchand de peintures. Un signe évident d’allégeance au commerce. Dans l’autre coin de ce qui devenait un «ring» se tenait Adélaïde Labille-Guiard, à qui ces messieurs n’avaient rien à reprocher. Au final ils durent bien admettre les deux artistes, dont l’une «par ordre». Marie-Antoinette a lourdement insisté pour que sa portraitiste favorite soit reçue. De dépit, les Académiciens décrétèrent du coup que leur assemblée ne pourrait jamais compter plus que quatre femmes en même temps. Et na!

Devenue historique, cette querelle pourrait servir de point de départ à «Peintres femmes» qui se tient aujourd’hui au Musée du Luxembourg, après quelques faux départs. L’exposition (qui aurait selon moi dû se voir faite il y a longtemps déjà) offre un point de vue original sur l’histoire de l’art. Proposée par Martine Lacas, elle raconte le moment de grâce qu’ont connu celles qui s’adonnaient à la peinture entre 1780 à 1830. Il s’est alors dégagé un frémissement de féminisme. Il a duré de la fin du règne de Louis XVI à la Restauration. Toujours davantage de demoiselles ou d’épouses mariées ont fait de leur art un métier. Dans les années 1790, les femmes représentaient le neuf pourcent des exposantes du Salon, libéré de la tyrannie académique. Vers 1830, leur nombre atteignait le quinze pourcent des exposants. Un autre chiffre apparaît plus significatif, le nombre des participants ayant enflé comme une baudruche en trois décennies. Vers 1830 donc, le visiteur trouvait aux murs du Salon la production de 200 femmes environ. Et il ne faut pas oublier qu’en tant qu’art d’agrément, la peinture se voyait pratiquée en amateur par nombre de dames souvent bien nées. Mais parfois douées.

Abandonnées dans les réserves

Que reste-t-il de tout cela, la fin du XIXe siècle ayant ramené les représentantes du «deuxième sexe» à des figurations plus conventionnelles comme les bouquets de fleurs ou les images d’enfants? Tel est le sujet de Martine Lacas, qui a voulu remettre en lumière des noms aujourd’hui oubliés. Elisabeth Vigée-Lebrun (qui a eu sa rétrospective au Grand Palais en 2015) et Adélaïde Labille-Guiard (dont le Getty vient d’acheter un pastel pour une fortune) se retrouvent bien sûr aux cimaises du Luxembourg. Mais elles restent loin d’être seules. Autour d’elles figurent de glorieuses anonymes, dont certaines se sont lancées dans de grandes compositions, alors même que l’étude d’après le nu masculin leur restait interdite au nom de la «décence». Qui se souvient, même parmi les spécialistes, d’Eulalie Morin, de Pauline Auzou, de Marie-Gabrielle Capet, de Césarine Davin-Mirvault ou de Marie-Denise Villers, qui «fait l’affiche» avec un étrange «Portrait présumé de Madame Soustras laçant son chausson»?

L'un des multiples autoportraits d'Elisabeth Vigée-Lebrun. L'exposition comprend beaucoup d'autoportraits. Photo Ermitage de Saint-Pétersbourg, Musée du Luxembourg, Paris 2021.

Il a fallu retrouver les œuvres, qui s’empoussiéraient dans les réserves des musées, puis les restaurer. Tout le monde n’a pas la chance d’avoir produit une icône comme le «Portrait d’une femme noire» (la toile vient de changer de titre!!!). Signé Marie-Guilhelmine Benoist, ce dernier tableau a beaucoup fait gloser ces dernières années sur le genre, la race et l’esclavage. Comme le dit la commissaire, «il est temps de donner un autre sens à l’Histoire», même si celle-ci commence en fait bien plus tôt. Aux XVIe ou au XVIIe siècles, des femmes, parfois cloîtrées en tant que nonnes, peignaient déjà. Mais généralement en famille. N’oublions pas qu’Artemisia Gentileschi, aujourd’hui célébrée partout, relevait le flambeau allumé par son père Orazio et son oncle Aurelio Lomi. L’originalité de la fin du XVIIIe siècle a été l’apparition de talents nés hors du sérail, même si Elisabeth Vigée-Lebrun était la fille d’un honorable pastelliste, Louis Vigée.

Une sociabilité

Réussie, avec un bon choix de tableaux jamais vus, l’exposition ne vise cependant pas qu’à montrer des peintures de niveaux artistiques très différents. Il s’agit aussi de raconter une histoire. «Pour découvrir ces artistes, leur formation, leur carrière, leurs pratiques, leurs choix stylistiques et l’époque dont elles ont été contemporaines, 70 tableaux ont été réunis comme l’étaient leurs auteures dans les ateliers, les expositions du Salon, les soirées amicales et mondaines», explique Martine Lacas. Autant dire que la commissaire invite le public à labourer un terreau. Rien ne sort de rien. Tout s’enchaîne. Le hasard a finalement peu de place. Des pratiques se voient développées et encouragées par toute une sociabilité. Une certaine sororité aussi. Marie Antoinette, puis l'impératrice Joséphine et enfin la duchesse de Berry, qui faisait la pluie et le beau temps à la cour de Charles X, ont ainsi encouragé par leurs commandes ou leurs achats des femmes artistes. Ou plutôt des artistes femmes si je suis l’argumentation de Martine Lacas.

Le "Portrait de François Pouqueville à Janina" d'Henriette Lorimier, 1830. Photo Musée de Versailles, Musée du Luxembourg, Paris 2021.

Il est permis de penser qu’une telle exposition, terreau oblige, déblaie le terrain. Après ce tir groupé, des figures devront mieux sortir de l’ombre. Il faudra arracher Constance Mayer à celle que lui fait encore son compagnon Pierre-Paul Prud’hon. Regarder dans la scène de genre ce qu’a pu apporter Hortense Haudebourt-Lescot. Voir s’il existe d’Henriette Lorimier d’autres effigies aussi belles que celle de François Pouqueville. Isabelle Pinson a-t-elle donné plusieurs toiles étranges, à l’instar de son «Attrapeur de mouches»? L’ensemble suppose beaucoup de recherches. Enormément d’érudition. Et de la patience par dessus le marché. Mais après tout, bien représentée au Luxembourg, Marguerite Gérard (la belle-sœur de Fragonard) a bien fini par trouver sa biographe en la personne de Carole Blumenfeld. Un exemple à suivre…

Pratique

«Peintres femmes, Naissance d’un combat 1780-1830», Musée du Luxembourg, 19, rue de Vaugirard, Paris, prolongé jusqu’au 25 juillet. Tel. 00331 40 13 62 00, site www.museeduluxembourg.fr Ouvert tous les jours de 10h30 à 19h, le jeudi jusqu’à 22h. Réservation en principe obligatoire. En principe...

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