Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée du Luxembourg présente aujourd'hui à Paris la photographie de Vivian Maier

Découverte après sa mort, la Franco-américaine a droit à sa grande rétrospective. Mais dans un lieu éloigné du 8e art. Sa gloire ne doit rien aux musées de la photo.

Un des très nombreux autoportraits. Sans date.

Crédits: Estate of Vivian Maier, Collection Maloof, Gallery Howrad Greenberg, Musée du Luxembourg, RMN, Paris 2021.

C’était avant tout une belle histoire, aux allures de mélodrame hollywoodien. Un vrai «mélo» avec quelques scènes de comédie, histoire de maintenir une certaine crédibilité. Découverte après sa mort, la photographe Vivian Maier est ainsi devenue, aux yeux du grand public, une sorte de Mary Poppins bis. Elle gardait des enfants à New York ou Chicago, tout en prenant dans la rue des dizaines de milliers de clichés que personne ne voyait jamais. Même pas elle! L’artiste n’existe que sous forme de négatifs. Ce sont eux qui ont été acquis, puis diffusés, par un jeune agent immobilier, John Maloof. Il les avait trouvés par hasard dans une salle d’enchères. Le propriétaire n’avait plus payé le stockage de ses cartons dans un entrepôt depuis des âges. D’où une vente forcée pour un prix dérisoire. L’auteur restait anonyme. Il aura fallu une enveloppe miraculeusement conservée pour apprendre son nom. Las! Le jour où John Maloof a lancé ses moteurs de recherches, il est tombé sur l’annonce funéraire de Vivian Maier. Elle venait de mourir dans l’Illinois à 83 ans.

Devant la bibliothèque de New York, vers 1954. Photo Estate Vivian Maier, Collection Maloof, Gallery Howard Greenberg, Musée du Luxembourg, RMN, Paris 2021.

Depuis, c’est la montée en puissance de l’œuvre. Tout a commencé par quelques images en noir et blanc des années 1950 et 1960 postées sur Flick, une plateforme intéressante. Réactions immédiates. Les internautes voulaient en savoir plus et surtout en voir davantage. La commercialisation des photos pouvait commencer. De nombreuses galeries se sont intéressées à l’exploitation de ce fonds, tandis que le prix des épreuves montait rapidement. Les musées et collections publiques restaient à la traîne. Ils ne voyaient pas cette découverte d’un bon œil pour plusieurs raisons. La première tient bien sûr au fait qu’ils n’y étaient pour rien. Vivian Maier n’avait pas été adoubée par les spécialistes du 8e art. La seconde tenait au fait qu’il n’existait pratiquement pas de «vintages», tirés par la Franco-Américaine elle-même. Ou alors ils étaient affreux, faute d’un élémentaire savoir-faire technique. La dernière cause d’une sorte de rejet résultait du fait que Vivian Maier n’avait pas choisi les images destinées à devenir publiques. La sélection opérée restait celle de John Maloof ou de Jeffrey Goldstein, l’acheteur d’un autre stock Vivian Maier.

Plébiscitée par le public

Il ne faut donc pas s’étonner si l’artiste, désormais reconnue, n’a jamais été présentée par un vrai musée de la photographique. En Suisse, rien à l’Elysée de Lausanne ou au Fotomuseum de Winterthour, où l’on aura vu des choses nettement moins intéressantes. En France, aucun accrochage aux «Rencontres» d’Arles ou à la Maison européenne de la photographie (MEP) à Paris. Le travail se sera fait dans des galeries et avec des livres. Dans notre pays, Vivian aura ainsi été présentée par une bibliothèque de Fribourg et (avec succès) dans un lieu périphérique de Zurich en 2016. Je vous en avais du reste parlé. Il y a aussi eu entre-temps des films ayant rencontré leurs spectateurs. Autant dire que la reconnaissance de la femme se sera faite parallèlement. Vivian a échappé aux professionnels pour arriver directement chez les amateurs. L’œuvre se vend en effet fort bien depuis les années 2010... Un peu à la manière de celle de Robert Doisneau.

Grand et petits pieds. Photo Estate Vivian Maier, Collection Maloof, Gallery Howard Greenberg, Musée du Luxembourg, RMN, Paris 2021.

Rien de véritablement changé aujourd’hui pour une femme dont la gloire a atteint le zénith. Vivian Maier se retrouve au Musée du Luxembourg de Paris. Le lieu apparaît prestigieux, certes, surtout depuis qu’il est entré dans le giron de la Réunion des Musées nationaux. Mais il n’en s’agit pas moins d’un endroit sans rapport avec la photographie. La publicité s’est faite par les magazines, essentiellement féminins. Il y a enfin beaucoup de monde, trop de monde du reste en dépit des jauges. Bien davantage qu’à la MEP au au Jeu de Paume, qui ne caressent pas leur public dans le sens du poil. Or la popularité discrédite sur le plan professionnel, du moins en Europe. Vivian Maier est certes une femme, ce qui avantage aujourd’hui. Mais elle n’est pas enrobée dans la couche d’intellectualité qui assurerait son prestige. Dans ce qu’on appelle la «street photography», Garry Winnogrand ou Helen Levitt font nettement plus chic.

La part française

Et pourtant! L’exposition montée par Anne Morin a de quoi contenter les plus difficiles. Il y a là le reflet de tout l’œuvre, qui s’épanouit à partir des années 1952-1953. Les tirages contemporains, grands et soignés, se voient mis, quand c’est possible, face aux sortes de fantômes que Vivian Maier obtenait comme positifs dans sa baignoire. Toutes les images aux cimaises ne sont pas célèbres. La chose prouve qu’il y a encore beaucoup à trouver dans ces archives de quelque 130 000 négatifs. L’artiste ne se borne pas à quelques dizaines de réussites exceptionnelles, comme c’est à mon avis le cas de Diane Arbus. Il y a enfin la révélation des couleurs. Vivian a alors quitté son éternel compagnon le Rolleiflex pour un Leica ou un Kodak. Cela dit, nous sommes un peu ici dans les «marginalia», comme avec ses films 8 millimètres. L’essentiel s’est bien accompli dans le noir et blanc des années 1950 et 1960, plus photogéniques sans doute que les décennies suivantes.

Notre-Dame en 1959. Photo Estate de Vivina Maier, Collection Maloof, Howard Greenberg Gallery, Musée du Luxembourg, RMN, Paris 2021.

Assez logiquement, Anne Morin a donné une certaine importance à la France dans son choix. Née aux USA, Vivian a passé son enfance avec sa mère, divorcée, dans les Hautes-Alpes. Elle y est revenue pour ses questions d’héritage en 1950-1951. Puis en 1959, quand elle a entrepris avec ses économies un tour du monde. La chose donne l’occasion de situer l’artiste par rapport à la production dite «humaniste» d’alors. Elle s’y inclut un peu, mais sans sentimentalité ni artifices. Le regard conserve quelque chose de direct, de franc et d’un brin ironique. Sous son uniforme de «nanny», Vivian transperce de son appareil les gens qu’elle croise. Choc frontal. C’est fait. Une seule prise. Vous êtes dans ma boîte. Le miracle, c’est que c’est toujours (du moins dans ce qui se voit exposé au Luxembourg) au bon moment.

Pratique

«Vivian Maier», Musée du Luxembourg, 19, rue de Vaugirard, Paris, jusqu’au 16 janvier 2022. Tél. 00331 46 34 31 19, site www.museeduluxembourg.fr Ouvert tous les jours de 10h30 à 19h, le lundi jusqu’à 22h. Réservation fortement conseillée.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Merci de votre inscription
Ups, l'inscription n'a pas fonctionné
Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."