Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le musée du Locle montre la photo de montagne "mystique et magique". Une réussite!

William Ewing a réuni plus de 200 images, avant tout suisses, produites entre 1840 et 1940. Il y a là des noms totalement inconnus. Partez donc à la découverte!

Georges II Tairraz, "La traversée de l'Aiguille du Midi", 1932. Georges était le fils de Georges Tairraz et le petit-fils de Joseph Tairraz, également présents au Locle.

Crédits: Succession Georges Tairraz, MBAL, Le Locle 2021.

«Là haut, sur la montagne...» L’enfance a longtemps été bercée dans nos régions par les chansons de Jaques-Dalcroze et le l’abbé Bovet. A mon époque, elles remontaient déjà à plusieurs générations. Et il ne s’agissait avec elles que d’une version populaire et tardive du mythe montagnard, véhiculé depuis la seconde moité du XVIIIe siècle. De terribles, les sommets étaient alors devenus sublimes. Le symbole d’une pureté perdue. Un étonnant retour en grâce! Pensez que le Mont-Blanc s’appelait au Moyen Age le «Mont Maudit». Un machin aussi épouvantable, avec sa masse de glace, ne pouvait former que la résidence de Satan…

La traversée de la Mer de Glace vue par le Genevois Auguste Garcin. Photo MBAL, Le Locle 2021.

La haute montagne constituait donc depuis longtemps un objet d’admiration quand la photographie s’est répandue comme une traînée de poudre à partir de 1839. Quel beau modèle, à la fois physique et moral! Il fallait cependant avoir en elle une foi chevillée au corps pour coltiner l’appareillage voulu à 3000 ou 4000 mètres d’altitude. Si le daguerréotype n’était pas d’une maniement aisé, la suite va également mettre un bon demi-siècle à le devenir avec le rouleau de pellicule. Auparavant, il fallait porter à dos d’homme la caméra et les plaques de verre. Les photographes étaient devenus des sherpas. Avec toujours la peur du désastre final. Il fallait la bonne lumière. Presser sur le bouton au bon moment. Impossible de savoir si tel était le cas jusqu’au travail de laboratoire, lui-même long et fastidieux. A la fin des années 1920, le grand Ansel Adams déplaçait encore sa chambre (chambre photographique s’entend) dans le parc national du Yosemite en Californie.

La Californie, l'Inde ou la Norvège

C’est à la montagne «magique, mystique» que le Musée des beaux-arts du Locle, ou MBAL, consacre depuis quelques semaines une exposition. Cette dernière se révèle plus vaste que celles en général produites par cette institution exemplaire. Le Locle a su, comme vous le savez, faire de pauvreté vertu, alors qu’une richesse abusive constitue le vice de bien d’autres villes en Suisse. Le parcours comprend ainsi deux espaces. Trois même, si l’on compte la grande salle où la direction propose au touche-touche ses tableaux alpestres de qualité pour le moins diverse. Il faut dire qu’il y avait beaucoup à montrer. Maîtresse des lieux, Nathalie Herschdorfer a lâché la bride au commissaire William Ewing, que l’on a longtemps connu à la tête de l’Elysée lausannois. Ce dernier a réuni, à partir de dix-huit collections privées et publiques du pays, plus de 200 images. Parfois de bonne taille. Toutes ne se trouvent cependant pas en même temps aux murs, repeints de plusieurs tons de bleu. L’accrochage durant jusqu’au 26 septembre, il y aura des rocades. Née de la lumière, la photo n’aime paradoxalement pas trop cette dernière…

Une image très composée d'Adolphe Braun. Photo MBAL, Le Locle 2021.

La sélection se veut bien sûr avant tout helvétique. Même si nous sommes dans le Jura au Locle, l’Alpe fait partie de l’imaginaire suisse. Il faut donc l’aimer, ou du moins se sentir coupable de ne pas la fouler avec des frissons identitaires (1). Le MBAL n’en offre pas moins plusieurs clichés venus d’ailleurs. Les cimaises abritent des images cousines venues de Californie donc, mais aussi d’Inde avec Samuel Bourne ou de Norvège en compagnie de Knud Knudsen ou de James Valentine. Elles vont comme les autres des primitifs jusqu’à 1940. Un siècle donc, placé sous le signe du noir et blanc. L’œil n’en a pas moins changé au fil du temps. Au réalisme des débuts ont succédé le pictorialisme, puis des images au graphisme marqué de forts contrastes. Même si elle constitue un genre en soi, la photo de montagne a par conséquent suivi l’évolution générale du 8e art.

Un traitement égalitaire

William Ewing, qui porte volontiers sur les choses un regard historique, a mélangé savamment les gens célèbres et ceux qui ne le sont pas. Certains anonymes ont même trouvé grâce à ses yeux. Si Fred Boissonnas vient (enfin!) d’avoir à Genève sa rétrospective au Musée Rath, si Adolphe Braun a triomphé il y a quelques années au Musée Unterlinden de Colmar et si Philibert-Joseph Girault de Prangey parade actuellement en vedette au Musée d’Orsay, des dizaines de noms restent ainsi à apprendre. Avez-vous déjà entendu parler du Tessinois Roberto Donetta (1865-1932), ici richement représenté? De Friedrich Hartmann (1822-1902), dont la brochure d’accompagnement elle-même dit que l’on «connaît peu de choses»? Pour Rudolf Elber, qui vient de se voir exhumé, nous n’avons même pas les dates de naissance et de mort. Et de Georges Bison seul semble su le fait «qu’il a fait des excursions en Valais dans les années 1880»...

L'affiche de l'exposition. MBAL, Le Locle 2021.

C’est le mélange de ces stars et de ces oubliés qui fait l’intérêt (et le charme) de la manifestation. Elle renonce ainsi à toute hiérarchie pré-établie au profit d’une égalité de traitement bienvenue. Le visiteur voit, juge et choisit ses favoris. Ce ne seront pas les mêmes pour tout le monde. Si des gens comme Albert Steiner (1877-1965), Herbert Matter (1907-1984) ou Auguste-Rosalie Bisson (1826-1900) feront sans doute l’unanimité, chacun ajoutera ses propres élus à la liste en partant des 85 papables. J’aurais personnellement tendance à inclure Adolphe Braun (déjà cité), Emile Gos (alors que le peintre Gos me semble décevant), Auguste Garcin (récemment révélé à la Maison Tavel genevoise), ou Vittorio Sella (considéré comme un modèle à suivre par Ansel Adams).

Une production innombrable

Mais foin des palmarès! L’idée de Nathalie Herschdorfer et de William Ewing est au contraire de proposer par thèmes une polyphonie où diverses approches de la montagne se verraient traitées. Avec ses réussites, ses répétitions et ses impasses. «Des centaines de milliers de clichés de montagne, dont beaucoup sont perdus, ont été réalisés entre 1840 et 1940». Impossible du coup de se montrer toujours novateur ou inspiré. Les 209 images retenues constituent à la fois un florilège et une étude non qualitative de genre. L’exercice se révèle réussi. Bien au-delà je dois dire de ce que le public a souvent pu voir au Fotomuseum de Winterthour et dans l’Elysée vaudois. Deux gros bémols pourtant. Tous les tirages ne sont pas des originaux d’époque. C’est un peu comme si l’on mélangeait tableaux de maître et leurs copies dans une exposition de peinture. La numérotation, permettant la consultation du petit guide, se révèle par ailleurs illisible ou absente. Les vitrines de daguerréotypes et un mur entier avaient ainsi été «oubliés» lors de mon passage. Dommage. C’est le détail qui tue.

(1) Je n’aime personnellement pas la montagne, et je m’en porte très bien.

Pratique

«Montagne magique mystique», Musée des beaux-arts, 6, rue Marie-Anne-Calame, Le Locle, jusqu’au 26 septembre 2021 Tél. 032 933 85 50, site www.mbal.ch Ouvert du mercredi au dimanche de 11h à 17h.

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