Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée du Grand Siècle de Saint Cloud se montre une première fois en préfiguration à Sceaux

Le petit Château accueille des oeuvres de la donation Pierre Rosenberg et les premiers achats. Un avant-goût intime pour un musée voulu immense.

Le Petit Château de nuit.

Crédits: Didier Rykner, La Tribune de l'art.

Pas d’Histoire sans préhistoire. Il faut un début à tout. Bien sûr, le Musée du Grand Siècle ne s’ouvrira à Saint-Cloud, au bord de la Seine, qu’en 2025. Je vous ai déjà plusieurs fois évoqué ce projet pharaonique, qui prend petit à petit forme. Il s’agit d’accorder un lieu fixe à un XVIIe élargi à la période 1580-1720, comme le Moyen Age a trouvé sa place au Musée de Cluny, la Renaissance au château (assez inaccessible) d’Ecouen ou la fin du XIXe siècle à Orsay. L’institution serait par ailleurs aussi celle des collectionneurs d’art ancien. Ancien directeur du Louvre, Pierre Rosenberg a ainsi signé le 25 septembre 2020 sa convention de donation. Un ensemble formé de 673 tableaux, 3502 dessins, 50 000 livres et, ce qui devient plus insolite, 805 animaux en verre de Murano.

"La Crucifixion" de Jean-Baptiste de Champaigne. Photo Suzanne Nagy.

Pour le moment, le musée demeure un rêve. La réalité reste à venir, même si l’actuel Président du Département des Hauts-de-Seine Georges Siffredi (aucun rapport avec Rocco Siffredi) a repris le projet après le décès subit de son prédécesseur. Il s’agit donc de le matérialiser, ce qui coûtera fort cher. Cent millions d’euros hors taxes. Vous me direz qu’on a tant fait valser les milliards depuis début 2020 que cela demeure une paille, mais il y aura bien le moment où il s’agira de revenir sur terre. On a accumulé les dettes. Il faut dire que les travaux envisagés seront énormes dans l’ancienne caserne construite sous Charles X dans les années 1820, et agrandie sous le Second Empire. Il faudra restaurer l’édifice acquis par les Hauts-de-Seine en 2016, puis l’aménager et enfin y accrocher des collections en devenir.

Une maison du XVIIe à Sceaux

En attendant le jour de l’ouverture, il s’agit donc de faire vivre l’institution confiée à Alexandre Gady. La chose se passe dès maintenant au Petit Château de Sceaux, dont je vous ai plusieurs fois parlé. Il s’agit là d’une grande maison des champs, construite par un notaire parisien en 1661, avec un ravissant jardinet à la française. Elle a longtemps servi pour des services de la ville de Sceaux, comme celui du fisc. Un premier réaménagement, il n’y a pas si longtemps, a fait perdre à l’intérieur une grande partie de sa substance patrimoniale. Il va donc y en avoir une seconde afin de remettre un peu d’ordre. Ce rétro-pédalage fera notamment disparaître un escalier parasite. Je dirai pour terminer que l’accès au Petit Château paraît bien plus aisé que pour l’autre, assez vilainement reconstruit dans les années 1850. L’entrée, côté cour, se trouve dans Sceaux même.

Une petite toile dévotionnelle de Pompeo Batoni, de la Collection Rosenberg. On est là en plein XVIIIe romain. Photo Suzanne Nagy.

Durant quatre ans (si les travaux ne se prolongent pas), le Petit Château va donc jouer les Saint-Cloud en préfiguration. Les dimensions ne sont bien sûr pas les mêmes. Quand on parle de caserne, il s’agit en général d’une chose immense. L’actuelle première présentation possède donc un caractère intime qui devrait se perdre par la suite. Il y a quelques chambres, aux murs colorés, au rez-de-chaussée comme à l’étage. Les visiteurs peuvent découvrir une sélection d’œuvres ayant appartenu à Pierre Rosenberg, bien sûr. Mais il y a aussi les achats de la nouvelle institution, qui semble avoir une dotation assez riche à dépenser. Elle s’est montrée très active sur le marché de la peinture ancienne en 2020 et 2021. «La Rixe» du rare Georges Lallemant (vers 1625), qui vient de chez Frank Baulme Fine Art, peut ainsi faire la couverture d’un petit catalogue où l’on retrouve aussi bien François de Troy qu’Antoine Monnoyer (une emplette Artcurial), Jacques Stella, Jacques Blanchard ou Charles Le Brun.

Un Poussin pur le Centre Poussin

Il y a aussi eu des dons isolés. Je citerai l’acquisition par un particulier (que les mauvaises langues accusent de jongler ainsi avec les impôts) d’un petit Nicolas Poussin très cher. Mais il en fallait après tout un pour un musée qui abritera parallèlement Le «Centre de recherches Nicolas Poussin». La sculpture n’a pas été oubliée. Le mobilier non plus. Il s’agit de représenter la longue période allant de la montée au pouvoir de Henri IV à la Régence de Philippe d’Orléans de manière complète. Ce sera dur pour l’argenterie, fondue dès les années 1680. Le but est visiblement de réussir aussi bien qu’à Ecouen, Cluny n’en finissant aujourd’hui pas de se refaire restaurer. Des travaux dont on ne voit plus l’issue, alors que l’édifice originel a reçu une horrible adjonction contemporaine. Un monstre architectural.

Le Poussin pour Saint Cloud. La toile est minuscule. Photo Musée du Grand Siècle.

Ce que l’on voit en ce moment à Sceaux les samedis et dimanches se révèle bien sûr très joli. Très intéressant. Il y a là de bon tableaux, comme il s’en voit dans les bons musées de province. L’ennui, c’est qu’il s’agit de toiles en général petites, ou alors de sculptures restreintes. Rien d’imposant. Rien de majestueux. Rien de monumental, ce qui semblerait il est vrai hors de proportions à Sceaux. Or, comme je vous l’ai dit, le bâtiment définitif choisi est énorme. Ecrasant. Il faudra pourtant le remplir. Et si possible avec quelques chefs-d’œuvre incitatifs. L’endroit se situe en proche banlieue, coincé entre une autoroute et une large avenue le long du fleuve.

Un pari difficile

Il y a bien l’accès par le parc de Saint-Cloud, me direz-vous! Cela fait une promenade. Reste qu’il s’agira d’un effort à accomplir pour voir un ensemble ne bénéficiant pas du cadre idéal. Cluny est un vrai hôtel gothique. Ecouen un authentique château Renaissance. Orsay, une réelle gare 1900. Or ici le XVIIe se verra logé dans du XIXe dans un environnement sérieusement dégradé par le XXe. Autant dire que l’équipe à la tête du Musée du Grand Siècle aura du travail pour convaincre un public allant au-delà du petit cercle d’amateurs. Faisons confiance à Alexandre Gady, aux siens, à la municipalité et aux collectionneurs.

Pratique

«Musée du Grand Siècle, Exposition inaugurale», Petit Château, 9, rue du Docteur-Berger, Sceaux, jusqu’au 24 décembre. Tél. 00331 41 87 29 50, site www.domaine-de-sceaux.hauts-de-seine.fr Ouvert pour les visiteurs individuels les samedis et dimanches de 14h à 18h30 jusqu’au 30 octobre, puis de 13h à 17h. Visites en groupe du mardi au samedi matin sur [email protected]

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