Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée d'Orsay se penche sur Berthe Morisot, madame impressionnisme

Morte en 1895, cette fille de la bonne bourgeoisie a été la compagne d'armes de Manet ou de Renoir. Elle aurait mérité mieux qu'un gros corridor.

Un autoportrait tardif. La femme n'était plus alors le fascinant modèle de son beau-frère Edouard Manet.

C'est l'année de la femme. Je suppose que vous vous en êtes déjà rendu compte. A Paris, Orsay propose ainsi Berthe Morisot (1841-1895), après que Beauboug a programmé Dora Maar (je vous en ai récemment parlé). Ce choix semble dans la logique des choses. Le musée voué à la seconde moitié du XIXe siècle n'avait jamais montré la peintre française depuis son ouverture en 1986. Notez que l'artiste était tout de même bien présente dans la capitale. La famille Rouart a largement doté de ses oeuvres Marmottan, qui échappe au giron pourtant généreux de l'Etat et de la Ville. Elle suivait ainsi l'exemple de Michel Monet. Ce musée privé des beaux quartiers est ainsi devenu un temple de l'impressionnisme, alors qu'il était au départ voué aux fastes du Premier Empire.

L'actuelle exposition est née d'une initiative canadienne. Berthe est mal représentée dans la «belle province». Nouvelle directrice d'Orsay, Laurence des Cars a sauté sur l'occasion, Pourquoi ne pas monter une rétrospective itinérante qui irait de Paris à Québec avec une «itinérance américaine» en prime? Sylvie Patry s'est chargée de sa matérialisation. Elle a réuni environ quatre-vingts oeuvres de celle qui fut le modèle préféré d'Edouard Manet, dont elle épousa le frère Eugène, puis une pionnière de l'impressionnisme. Cette provinciale (1) ne fut-elle pas l'unique femme de l'exposition inaugurale du mouvement en 1874, avant de participer à toutes les autres, sauf une? Une action demandant du courage. S'il était admis qu'une jeune fille de bonne famille comme Mademoiselle Morisot fasse de l'aquarelle ou touche joliment du piano, il restait peu convenable qu'elle expose. Et encore moins qu'elle propose aux amateurs ses oeuvres ailleurs que dans une vente de charité.

Sujets bourgeois

Proposé dans une galerie du premier étage scandée en quatre parties, le parcours demeure bien sûr chronologique. Sylvie Patry n'en a pas moins voulu dégager des thèmes. Le paysage. L'intimité. Les femmes. Car l'art de Berthe Morisot est bel et bien féminin des deux côtés du chevalet. Il y a parmi ses modèles, choisis parmi ses proches, puis élus parmi des professionnelles, avant tout de jeunes personnes souvent vues de dos. Les bénéficiaires d'un bonheur familial bourgeois y côtoient des salariées au travail. On étend le linge, on coud, on s'occupe des enfants et on fait la cuisine chez cette artiste qui ne cesse elle-même de se chercher et de remettre en chantier son ouvrage. Le tout sous des apparences de légèreté. Il y a un goût pour l'apparent inachevé qui se développe peu à peu chez Berthe, dont les toiles ressemblent à des aquarelles. Certaines se révèlent si esquissées et leurs tons semblent si liquides que le spectateur se demande même si elles n'ont pas passé par erreur dans la lessiveuse...

Eugène Manet, le mari, et leur fille Julie. Photo Musée d'Orsay, Paris 2019.

Comme chez les autres impressionnistes, à part Degas, il y a des hauts et des bas chez Berthe Morisot qui ne joue jamais sur son métier d'artiste, fait de trucs pouvant sauver la mise. Prêtées par Dallas, Chicago, Tokyo, Cleveland ou Londres aussi bien que par les fondations Thyssen et Gianadda, certaines oeuvres accrochées aux cimaises d'Orsay constituent ainsi de fort beaux tableaux. D'autres se contentent ne n'être que jolis. Il y a enfin quelques tartouillages. Les mauvais jours, sans doute. Je ne suis par ailleurs pas sûr que l'accumulation fasse du bien à Berthe Morisot. Les tableaux montrés à Orsay tendent à se tuer les uns les autres dans l'espace très resserré qui leur est laissé au premier étage, dont les collections permanentes se sont une nouvelles fois vues déplacées. Un signe, soit dit en passant, que le musée est moins bien «tenu», comme aurait dit ma grand'mère, qu'au temps de Guy Cogeval. J'y constate d'ailleurs moins de curiosité. Moins de place laissée à un goût qui échapperait au conventionnel. Moins de ce que j'appellerai prétentieusement une vision.

Un parcours au féminin

En fait, il y a surtout erreur dans le lieu. Si Le Centre Pompidou était bien trop flatteur pour le talent réel de Dora Maar, celui choisi dans Orsay manque d'envergure. On le voit bien, ne serait-ce qu'à la forte fréquentation de l'exposition, incluse il est vrai dans le billet d'entrée. C'est le Grand Palais qu'il aurait fallu pour Berthe Morisot. Un Grand Palais qui s'est récemment englué dans ses expositions ratées tant sur la Lune que sur l'art soviétique. Elles ont en prime débouché sur de graves échecs publics. La manifestation eut alors été un Orsay hors les murs, et tout le monde se serait déclaré content. Mais Orsay se veut femme en 2019. Il y a d'ailleurs en complément un «parcours» avec des oeuvres créées, commentées et collectionnées par des femmes. «Ce travail sera poursuivi et donnera lieu à une base de données en ligne, un programme de recherche, des colloques et des journées d'études.» Le genre, le bon genre hélas, a encore de beaux jours devant lui.

La chasse aux papillons. Photo Musée d'Orsay, Paris 2019.

Ce qui me frappe cependant à ce propos, c'est qu'il n'y ait toujours aucun intérêt marqué pour Rosa Bonheur (1822-1899). La Bordelaise a pourtant tout pour elle. Professionnelle jusqu'au bout des ongles. Célibataire. Lesbienne. Habillée en homme. Première femme officier de la Légion d'Honneur. Amie de Buffalo Bill. Et collectionnée très vite. Un de ses plus grand tableaux a été acquis par le tout jeune Metropolitan Museum de New York en 1887. Rosa, sur qui une nouvelle biographie vient de paraître (2) et dont l'atelier de Thomery figure dans le prochain «Loto du patrimoine» de Stéphane Bern, ne peignait pas les jolies bourgeoises un peu fades comme Berthe, mais les animaux et les paysans. Orsay détient d'elle le spectaculaire «Labours dans le Nivernais» de 1849. Alors pourquoi ne pas lui vouer une fois une vraie exposition? Trop déviante?

(1) Berthe Morisot était de Bourges.
(2) «Rosa Bonheur, Une femme à l'aube du féminisme» de Mari Borin aux Editions Pygmalion.

Pratique

«Berthe Morisot», Musée d'Orsay, 1, rue de la Légion-d'Honneur, Paris, jusqu'au 22 septembre. Tél.00331 40 49 48 14, site www.musee-orsay.fr Ouvert du mardi au dimanche de 9h30 à 18h, le jeudi jusqu'à 21h45. L'exposition ira ensuite à Dallas, à Québec et à Philadelphie.

N.B. Des risques de problèmes inhérents au site risquent de rendre certains articles provisoirement illisibles. Dans ce cas, tapez "bilan" et "dumont" sur Google.


Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."