Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée d'Orsay se penche à Paris sur "Le modèle noir"

L'exposition suscite un obligatoire enthousiasme. Elle biaise cependant le propos en laissant entendre que seuls les modèles de couleur étaient laissés dans l'ombre.

Point de départ, l'"Olympia" de Manet, sur un cliché très éclairci à l'ordinateur.

Crédits: RMN, Paris 2019

Elle s'appelait Laure. Il paraît que c'est important. La chercheuse américaine Denise Murrell lui a en tout cas consacré une thèse, soutenue à l'Université de Columbia en 2013. La servante représentée dans l'«Olympia» d'Edouard Manet en 1863 lui semblait emblématique de la situation des Noirs dans la peinture occidentale. Subalterne et presque cachée. La preuve. Les prédécesseurs de Denise ont consacré davantage d'attention au chat concluant le tableau, version alors moderne de la «Vénus d'Urbin» du Titien. Le félin, symbole de sexualité désordonnée, y remplaçait le fidèle petit chien. L'artiste nous montrait du coup clairement une scène de prostitution. La Noire, un peu effacée par le le temps qui a assombri la toile, rehaussait juste le «standing» de l'hétaïre. Elle faisait plus chic qu'une brave Bretonne ou une opulente Normande.

Les travaux de Denise Murrell ont servi de base à une exposition de la Wallach Art Gallery. Celle-ci a été reprise, de manière très amplifiée, à Paris par le Musée d'Orsay. Le parcours part de la Révolution française, qui a vu la première abolition de l'esclavage dans les colonies en 1794, pour s'arrêter dans les années 1930. Autant dire en empiétant sur les plates-bandes du Louvre comme du Centre Pompidou. Des Français se sont bien sûr vus associé au projet. Il fallait éviter toute faille. Neuf personnes se sont donc agitées entre le commissariat et le comité scientifique. Ce petit monde marchait sur des œufs. Il ne fallait fâcher les anti-racistes, qui sont des gens chatouilleux, ni les «indigénistes», peu nombreux mais très bruyants du côté des universités. On sait à quel point le post-colonialisme peut susciter aujourd'hui de débats du côté des intellectuels. Ceux-ci parlent comme il se doit au nom de la base, qui n'a bien sûr pas été consultée. Qu'ont de commun un intellectuel (souvent Blanc) et une femme de ménage (Noire, elle) trimant quelque part en France?

Entre deux abolitions

En 1794 disparaît donc l'esclavage dans les colonies. Il reviendra, grâce à Napoléon en 1802 avant de finir pour de bon en 1848, Louis XVIII s'étant attaqué à la traite en 1817. Les dates butoirs sont fixées. L'exposition parisienne sera du coup vue du côté français, tant sur le plan politique que sur celui des arts plastiques. Il eut bien sûr été possible de partir avant. Un des trois Rois mages est traditionnellement Noir, symbolisant ainsi un continent. De petits pages enturbannés ornent de nombreux portraits du XVIIIe siècle. Il semblait cependant plus simple de s'appuyer sur un acte et sur les premières images qu'il a suscité. Girodet. Madame Benoist, dont il est question dans une autre chronique, située juste en dessous de celle-ci. Puis c'est Géricault ou Chassériau, avant que le Noir ne serve, si j'ose dire, de couleur locale. La France se taille un empire, en débutant par l'Algérie en 1830. L'orientalisme devient une mode. Il y a une Noire dans la version des «Femmes d'Alger» de Delacroix présentée ici, comme plus tard sur «A vendre, esclaves au Caire» de Gérôme. L'eunuque de la reine d'Abyssinie, que baptise saint Philippe dans la grande toile religieuse commandée en 1848 à Abel de Pujol est Noir et non Ethiopien. 

"La femme aux pivoines" de Frédéric Bazille, qui a utilisé plusieurs fois le même modèle. Photo National Gallery of Art, Washington 2019.

Le parcours peut ainsi aller jusqu'à Van Dongen et Matisse, en passant par les gens du spectacle. Miss Lala, la trapéziste de Degas. Chocolat, le clown qu'ont peut voir un un film d'époque colorié au pochoir. Nous sommes ici dans les minuscules populations transplantées, vivant en marge ou au service d'une bourgeoisie croyant ainsi renouer avec les négrillons de la Pompadour ou de la Du Barry. Le personnel de couleur sert étrangement à l'ascension sociale, comme chez Olympia. Evoquée par une petite toile de Félix Vallotton, la guerre de 1914 change quelque peu la donne. Du moins dans la métropole. Les troupes de Sénégalais vont entrer dans l'imagination populaire d'une part. Le jazz devient de l'autre une frénésie, et chacun sait que le meilleur jazz est noir. Ces changements aboutissent ainsi à un paradoxe, peu souligné dans cette exposition se voulant avant tout doloriste. Vers 1930, Joséphine Baker est la Vénus noire. Le symbole même de la beauté. On se situe est bien loin de la "Vénus hottentote" de 1814, prudemment évacuée de l'exposition. Elle incarnait pour sa part, avec son corps jugé difforme, la laideur.

Des tableaux qui s'imposaient

Il y a quelques très beaux tableaux dans le parcours proposé par Orsay, de Guillon-Lethière (1) à Puvis de Chavannes en passant par le Douanier Rousseau, dont «La charmeuse de serpents», laissée dans l'ombre, a été jugée Noire. Certains s'imposaient sur le plan du sujet comme le très violent «Le châtiment des quatre coins dans les colonies» de Marcel Antoine Verdier. D'abord pour des motifs iconographiques. Ensuite parce que cette toile forte, qui entendait réveiller les consciences, a été refusée au Salon de 1843 et présentée alors (avec un grand succès, du reste) de manière privée par l'artiste. D'autres peintures se révèlent hélas faibles, voire mauvaises. Dans cette exposition où chacun gratte ses croûtes générées par la mauvaise conscience, il pouvait sembler logique qu'on finisse par en montrer...

L'exposition propose en outre des sculptures, dont celles de Charles Cordier. Photo Connaissance des Arts.

L'exposition, qui biaise un peu le propos en laissant entendre que seuls les modèles noirs se voyaient laissés dans l'ombre (tout l'étaient, en fait) a bien sûr suscité un énorme catalogue, imprimé Dieu merci sur un papier léger. Une flopée d'auteurs s'y expriment, avec toute la repentance voulue. Logique. L'exposition accueillie dans son musée par Laurence des Cars se veut un acte politique bien davantage qu'un geste esthétique. Ou disons plutôt que le discours quelque peu convenu se voit cautionné par sa présence dans une grande institution. Si «Le modèle noir», accueilli par la presse avec les cris d'enthousiasme voulus, est effectivement un gros succès public (et avec pour une fois du public noir!), la manifestation aurait été selon moi davantage à sa place au Musée de l'immigration, à la Porte dorée. Un lieu par ailleurs magnifique. Toute ambiguïté aurait été levée. Le propos aurait répondu au cadre. Mais qui voudrait, Laure ou pas Laure, prêter «Olympia» à un musée qui se voit secrètement considéré, tant par les autorités que par les gens de musée, comme secondaire?

(1) Cet artiste métis, troisième fils d'un procureur de Louis XVI aux Antilles et d'une esclave affranchie, ne fait pas ici l'objet du développement désirable. Il mériterait il est vrai une fois une exposition en solo. L'exposition a préféré traiter Alexandre Dumas, qui était sauf erreur écrivain.

Pratique

«Le modèle noir», Musée d'Orsay, 1, rue de la Légion-d'Honneur, Paris, jusqu'au 21 juillet. Tél. 00331 40 49 48 14, site www.musee-orsay.fr Ouvert du mardi au dimanche de 9h30 à 18h, le jeudi jusqu'à 21h45.

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