Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée d'Orsay rend hommage au peintre James Tissot, un "moderne ambigu"

L'artiste (1836-1902) a fait carrière à Paris, puis à Londres, où ses compositions élégantes ont connu le triomphe. Il a fini en illustrateur à succès de la Bible.

James Tissot, un autoportrait de 1866.

Crédits: DR, Musée d'Orsay, Paris 2020.

Tout avait mal commencé. Au Musée d’Orsay, où je me trouvais le 12 mars, les ouvriers mettaient la dernière main à l’exposition «James Tissot, L’ambigu moderne» devant ouvrir quelques jours plus tard. Tout semblait quasi près, guigné à travers les panneaux bouclant théoriquement la vue au public. Puis, la France s’est auto-séquestrée, comme une héroïne de François Mauriac (1). Plus question de voir les toiles peintes par le Français de Londres dans les années 1870 et 1880!

Un portrait de femme récemment acquis par le Petit Palais parisien. Tissot a occasionnellement pratiqué le pastel. Photo Petit Palais, Paris 2020.

La suite semblait mal barrée. Il fallait que les institutions prêteuses, en majorité anglo-saxonnes, donnent le feu vert, contre sans doute des billets de la même couleur. En valeur d’assurances sous forme de dollars, la rétrospective doit coûter très cher. Combien? Difficile de le dire. Il ne passe jamais de Tissot important en vente publique. Ceux de la période française, qu’Orsay a acquis sous le règne de Guy Cogeval («Le Cercle de la Rue Royale», Le merveilleux «Portrait de la famille du marquis de Miramon»), ont été obtenus après des tractations privées. Et ce n’est pas le genre de la maison que de clamer ses prix d’achat (2)! Nous ne sommes pas en Angleterre ou aux Etats-Unis.

Public nombreux

Finalement, tout s’est arrangé. Venue de San Francisco, la manifestation a bien lieu, pour la plus grande satisfaction en apparence des Parisiens. C’est l’exposition qui m’a paru marcher le mieux dans la capitale. Si la foule ne s’agglutine pas à l’extérieur, vu l’imposition d’une réservation obligatoire, c’est à l’intérieur que les choses se gâtent. Une file d’attente serpente au rez-de-chaussée devant des Courbet géants (l’antithèse parfaite de Tissot!). Que voulez-vous? Les visiteurs restent plus longtemps que prévu pour admirer les multiples détails inclus par notre virtuose dans ses scènes de genre mondaines un peu tristes. Pas un sourire en effet chez Tissot, qui adore par ailleurs les feuilles d’automne! Un reflet sans doute de ses angoisses, longtemps cachées. Ce versatile de l’histoire de la peinture a vécu une grande passion tragique, puis il a passé au spiritisme avant de revenir à une foi tout ce qu’il y a de plus catholique après une vision dans une église parisienne…

"Sur la Tamise". A quoi serviront les bouteilles de champagne? Photo DR, Musée d'Orsay, Paris 2020.

Tissot se prénommait en fait Jacques Joseph. Cet artiste, chez qui l’eau grise de la Tamise va plus tard jouer un rôle obsessionnel, est né Nantes en 1836. Au bord d’un estuaire. Famille aisée. Ses parents tiennent un magasins de textiles et de «nouveautés», ce qui lui donne le goût des tissus précieux. Sa vocation ne gêne personne. Le succès vient assez vite à Paris. Le débutant se passionne alors pour les primitifs flamands, dont il gardera le goût d’un dessin précis et d’une touche quasi invisible. Il se livre presque à des pastiches «à l’ancienne», tout en regardant les gravures japonaises. La chose ne l’empêche pas de se lier avec des créateurs résolument nouveaux. Il devient (comme Léon Bonnat, Gustave Moreau ou plus tard Giovanni Boldini) un ami d’Edgar Degas. Ce dernier en réalise le beau portrait, légèrement en déséquilibre, ouvrant l’actuelle exposition d’Orsay.

Non aux impressionnistes

En 1871, après la Commune, Tissot quitte Paris pour Londres, la nouvelle ville à la mode. Il n’accepte pas l’invitation de Degas de participer au premier salon impressionniste, auquel il se serait du reste fort mal intégré. Son triomphe mondain se révèle rapide outre-Manche, avec des scènes étonnantes, surchargées de détails insolites. Le spectateur ne sait trop comment les interpréter. Il visionne une histoire dont le peintre ne lui livre pas les clefs. Il y a en plus souvent là d’étonnantes distorsions de perspective à la manière de Lawrence Alma Tadema, venu lui des Pays-Bas. Impossible pour un œil normal d’embrasser autant d’étages comme dans son célèbre «Bal à bord», où presque personne ne danse du reste!

Kathleen Newton. La mort ici approche. Photo DR, Musée d'Orsay, Paris 2020.

Une figure revient souvent au premier ou à l’arrière-plan. C’est celle de Kathleen Newton, une divorcée avec qui il vit en union libre. Un double scandale sous Victoria! Kathleen va incarner sa peinture comme Elizabeth Siddal avait animé celle des préraphaélites. A l'instar de cette rousse flamboyante, la brune Kathleen est malade. Tuberculose. Parallèlement aux tableaux de genre faisant sa gloire, son amant la peint debout, puis assise, étendue et enfin couchée. Elle est mourante dans le dernier tableau. Il est permis de penser, en moins féroce, aux agonies d’Augustine, puis de Valentine fixées trente ans plus tard par Ferdinand Hodler.

"La femme à Paris"

Kathleen s’éteint en novembre 1882. Tissot quitte quelques jours plus tard leur maison et la Grande-Bretagne, où il ne reviendra jamais. Il donne son admirable cycle, modernisé, sur «L’enfant prodigue» (que le Musée des beaux-arts de Nantes présente ordinairement si mal). Kathleen y figure à l'arrière-fond. Puis le peintre donne son impressionnante série, en hauteur, de «La Femme à Paris». Elle a récemment servi à illustrer d’innombrables couvertures de romans situés au XIXe siècle. Un échec public. Incompréhensible. Orsay est arrivé à réunir sept des quinze toiles de la série, dont «La plus belle femme de Paris» qui appartient au Musée d’art et d’histoire de Genève. Puis, après avoir vu le spectre de Kathleen chez un médium, survient le «miracle» de Saint-Sulpice. Tissot retrouve la foi. Suit un interminable voyage (l’artiste est très riche) dans un Proche-Orient relevant encore de l’Empire ottoman. L’homme entend illustrer de manière naturaliste la Bible.

Le retour du Fils prodigue. Kathleen, à l'époque décédée, se retrouve à l'extrême-droite. Photo DR, Musée des beaux-arts de Nantes, 2020.

Cette dernière partie de l’œuvre se voit en général occultée. La rétrospective du Grand Palais, en 1985, restait résolument laïque. Pas de ça! De plus, les aquarelles préparatoires à l’édition de 1895, de même taille que leur reproduction, se trouvent dans de peu accessibles collections américaines. Leur succès s’est en effet révélé mondial à l’époque. C’est à l’honneur des trois commissaires (3) de l’exposition que d’en avoir réuni un certain nombre. Il s’agit en plus de créations très intéressantes. Si flatteur d’habitude, Tissot vise ici à l’authenticité. Celle des gestes, mais aussi des lieux et des costumes. Il se permet des audaces, comme la foule au pied de la Croix, telle que la voit le Christ. Cette attitude pré-cinématographique ne restera pas sans retombées sur le cinéma muet (4). Producteurs et réalisateurs ont dû beaucoup regarder «La vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ», traduite dès 1899 en anglais. Très retiré, Tissot n’a alors plus que trois ans à vivre.

Vers le cinéma

Si l’exposition souffre du parcours sinueux des locaux offerts par Orsay (et de la foule en dépit des prescriptions sanitaires!), elle apparaît très réussie. Le Chiostro del  Bramante, qui avait dédié en 2015 une exposition à Tissot dont je vous avais parlé à l’époque, n’avait de loin pas fait aussi bien. Il eut cependant fallu davantage de place (ou un second accrochage dans le bâtiment) pour montrer en majesté le dessinateur et surtout le graveur, très doué. A part les aquarelles religieuses, la part graphique se voit vraiment sacrifiée. Orsay a préféré illustrer la fortune de l’artiste au cinéma. C’est lepeintre qu’on retrouve derrière James Ivory, un certain Martin Scorsese ou Jane Campion. Il faut dire que les compositions, pourtant un peu statiques, de Tissot leur ont indiqué le chemin…

Ce que le Christ voit de la Croix. Photo DR, Musée d'Orsay, Paris 2020.

(1) Je citerai«Thérèse Desqueyroux».
(2) La presse a tout de même évoqué le chiffre de quatre millions d'euros, prix d'ami, pour "Le Cercle".
(3) Marine Kisiel, Paul Perrin et Cyrille Sciama.
(4) Orsay avait effectué le même rapprochement en montrant Jean-Léon Gérôme en2010-2011.

Pratique

«James Tissot, L’ambigu moderne», Musée d’Orsay, 1, rue de la Légion-d’Honneur, Paris, jusqu’au 13 septembre. Tél. 00331 4049 48 14, site www.musee-orsay.fr Ouvert du mardi au dimanche de 9h30 à 18h, le jeudi jusqu’à 21h45. Réservation obligatoire, sauf pour les adhérents.

Du même auteur

Les newsletters de Bilan

Le cercle des lecteurs

Le Cercle des Lecteurs est une plate-forme d'échanger sur tout ce qui touche votre magazine. C'est le reflet de vos opinions, et votre porte-parole le plus fidèle. Plus d'info


Image Footer

"Tout ce qui compte.
Pour vous."