Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée d'Orsay propose avant Bâle son Picasso bleu et rose

L'exposition accumule les tableaux importants, venus aussi bien des Etats-Unis que de Russie ou... de Paris. On peut dire que l'essentiel du Picasso des années 1901 à 1906 est là.

"La femme à l'éventail" de la National Gallery of Art de Washington, qui ouvre l'exposition d'Orsay.

Crédits: Succession Picasso, National Gallery of Art, Washington, Musée d'Orsay, Paris 2018

Comme le furet, il est partout. Les expositions Picasso ne se comptent plus cette année. Leur nombre a atteint l'absurde. Regrouper soixante institutions, comme l'a fait l'opération «Picasso-Méditerranée», n'offre à mon avis tout simplement aucun sens. Les héritiers du peintre s'en sont d'ailleurs émus. On est en train de galvauder le nom de leur aïeul. De le démonétiser, même si les sommets du maître se vendent toujours aussi bien. La preuve, certaines des manifestations mineures portant l'estampille du Musée Picasso, aujourd'hui dirigé par Laurent Le Bon, ont éprouvé de la peine à faire le plein après avoir vidé l'institution mère. On ne peut en effet pas dire que l'actuel «Picasso, Chefs-d’œuvre» dans l'ancien Hôtel Salé du Marais restera dans les mémoires.

Le gros morceau de l'année, «Picasso bleu et rose», ne se voit en effet pas servi là, mais à Orsay. Il est permis de se demander pourquoi, même si le Catalan, alors âgé de 19 ans, a découvert Paris en octobre 1900 en empruntant l'alors toute récente gare d'Orsay. Je veux bien que retiré aux chemins de fer en 1939 et réaffecté en musée en 1986 le bâtiment soit devenu le temple d'une seconde moitié du XIXe un peu étirée vers le XXe, mais tout de même. Cosignée par Laurence des Cars, en charge d'Orsay, et Laurent Le Bon, la préface du beau catalogue n'explique pas le choix. Elle possède la brutalité d'un axiome. C'est comme ça. Nous restons certes dans les bonnes dates, Beaubourg commençant sa trajectoire avec le fauvisme de 1905. Orsay a bien sûr grignoté un certain XXe siècle classique sans se faire jusqu'ici taper sur les doigts. Mais tout de même. Comment organiser à Paris un Picasso d'anthologie, bleu est rose comme de la layette, hors du musée réservé au maître sans donner l'impression que celui-ci ne sert à rien?

Regroupement extraordinaire

Ces remarques liminaires faites, il faut saluer la réussite. Les trois commissaire placées sous la houlette de Laurent Le Bon, à savoir Claire Bernardi, Stéphanie Molins et Emilia Philippot, ont réalisé des merveilles. Elles ont réussi à regrouper des œuvres essentielles, venues d'un peu partout. Il leur a fallu créer des bonnes volontés, persuader de prêter, apaiser les craintes, cautériser les susceptibilités et lever les obstacles tandis qu'une autre équipe se chargeait de trouver des fonds. Il n'y a en effet ici (du moins pour les peintures) que des choses chères. Très chères. Trop même parfois. Je vous rappelle que «La fillette à la corbeille fleurie» (1905), provenant de la collection Rockefeller, s'est vendue 115 millions de dollars cette année. Il semblait difficile de faire sans elle, tout comme sans «La Vie» (1903) du Musée de Cleveland, «La famille Soler» (1903) du Musée de Liège ou l'«Acrobate à la boule» (1905) du Musée Pouchkine. L'essentiel se devait d'être là. Question de standing. Seule une interdiction formelle de prêt devait se voir prise en compte comme pour «Les bateleurs» (1905) de la National Gallery of Art de Washington.

On imagine la diplomatie qu'il a fallu déployer (assortie de quelques menaces de rupture de relations?) pour arriver à l'actuelle exposition, qui semble couler comme un fleuve tranquille au rez-de-chaussée d'Orsay. Le parcours élargit en fait un peu le programme initial. Les première pièces présentées remontent à 1900, alors que Picasso se cherche tous azimuts. On se souvient ainsi que le Courtauld britannique avait pu montrer toute exposition (de petite taille il est vrai) autour de la seule année 1901. La première qui compte vraiment. Il y a ainsi les premiers chefs-d’œuvre très colorés, qui regardent du côté de Lautrec et de Steinlen. L'iconique «Enfant au pigeon» est de cet automne-là. Puis ce sont, en écho au suicide de son ami Casagemas, les premiers tableaux bleus début 1902. Une forme d'ascèse, avec des sujets pessimistes, voire désespérés. Orsay propose une suite importante et dense de pièces remontant à cette époque où Picasso peint bien moins de toiles qu'il ne le fera à partir des années 1920.

Accrochage agréable

A cette période où sa vie matérielle reste difficile, le débutant vend peu et mal, ce qui l'amène à réutiliser certaines toiles. Mais on parle déjà de lui. Sa première exposition chez Ambroise Vollard, à 20 ans, constitue un succès de presse. Le visiteur peut le découvrir dans cette exposition qui ne se contente pas de rester un défilé de chefs-d’œuvre. Il y a de la documentation, des dessins (dont un certain nombre de pièces érotiques) et des photos d'époque. Orsay entend également raconter aux visiteurs une histoire dont ils ne connaissent que les grandes lignes. La chose offre en plus le mérite de détacher les œuvres visuellement les plus importantes, un certain vide formant dans les arts plastiques l'équivalent du silence en musique. Le public peut ainsi s'arrêter sans trouble ni pollution sur «La Célestine» (1904), «L'étreinte» (1903) ou «Les trois Hollandaises» (1905).

Avec les Hollandaises en question, nous voici déjà dans le rose. L'humeur a changé. Le style aussi, avec le monde du cirque qui introduit une certaine sentimentalité. Il y a le «Portrait de Benedetta Casals» (1905) de Barcelone. «Les deux frères» (1906) de Bâle. Le «Meneur de cheval nu» (1906) de New York. «La femme à l'éventail» (1905) de Washington avait, elle, ouvert l'exposition en hors d’œuvre. Ce furent longtemps là les compositions les plus célèbres et les plus aimées de Picasso, souvent entrées de son vivant dans des institutions publiques. Le goût s'est modifié par glissement depuis les années 1960. Certaines de ces images nous semblent aujourd'hui (à tort du reste) ressembler à des couvercles de boîtes de chocolats. Il est clair qu'après avoir été cubiste, la préférence irait sans doute aujourd'hui au Picasso de la fin des années 1930.

Autre version chez les Beyeler

L'exposition d'Orsay se termine sur un codicille. Il s'agit de la période dite de Gosol, fin 1906. La figuration se stylise. Elle va bientôt se géométriser. Se cubiser. Un cycle se termine. Une autre histoire commence. En attendant, Bâle offrira du 3 février au 26 mai à la Fondation Beyeler une autre version de cette exposition-ci. Ce ne sera pas tout à fait la même chose. Il me faudra donc y revenir. Je rappelle que la Suisse n'a pas offert de grand accrochage sur ce sujet depuis celui de 1984-1985 au Kunstmuseum de Berne. Celui-ci s'attardait sur la période bleue, l'époque rose ayant été abordée par la même institution alémanique en 1992.

Pratique

«Picasso bleu et rose», Musée d'Orsay, 1, rue de la Légion d'Honneur, Paris, jusqu'au 6 janvier. Tél. 00331 40 49 48 14, site www.musee-orsay.ch Ouvert du mardi au dimanche de 9h30 à 18h, le jeudi jusqu'à 21h45.

P.S. Un certain nombre de lecteurs m'ont demandé comment accéder aux articles anciens de cette chronique, le site n'indiquant de manière claire que les sept dernières contributions avec ma photo. C'est très simple. Il suffit de cliquer sur mon nom en faut de l'article. La liste apparaît alors, en allant du plus récent au plus ancien.


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