Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée d'Orsay met en valeur à Paris les "Modernités suisses" entre 1890 et 1914

Seize artistes, dont deux femmes, ont été choisis par les deux commissaires. Une belle exposition un peu trop sage, qui révèle des noms inconnus en France.

L'un des Cuno Amiet, peint dans les années 1890 à Pont-Aven.

Crédits: Succession Cuno Amiet, Kunsthaus, Zurich 2021.

La Suisse n’est pas un continent inconnu pour le Musée d’Orsay. En 2001-2002, alors que l’institution parisienne était dirigée par Serge Lemoine, il avait ainsi organisé une rétrospective Arnold Böcklin. Dire qu’elle se révéla un succès public semblerait cependant abusif. Ferdinand Hodler a moins déconcerté, au rez-de-chaussée du bâtiment en 2010 avec ses paysages et ses compositions historiques. Guy Cogeval était alors entré en fonction. Considéré comme à demi Français, Félix Vallotton a eu pour lui le Grand Palais en 2013. «Le feu sous la glace». Les collections se sont parallèlement enrichies de quelques toiles majeures d’artistes helvétiques, de Giovanni Giacometti à Cuno Amiet. L’entrée à Orsay du «Grand hiver» (1904) tout blanc de ce dernier avait du reste été saluée par une reproduction sur la carte de vœux en 1999.

Depuis des années, le musée (que dirige encore jusqu'en septembre Laurence des Cars) caressait du coup le projet d'une exposition traitant des «modernités» en Suisse entre 1890 et 1914. Un panorama qui permettrait aux visiteurs de découvrir non plus ça et là des pièces détachées, mais d’acquérir une vision d’ensemble. La chose s’est vue plusieurs fois ajournée, la dernière à cause de la pandémie. Le travail souterrain suivait pourtant son cours. J’ai ainsi pu vous parler il y a quelques mois du catalogue, sorti en plein confinement. Il voulait situer la Suisse d’alors dans «l’Europe des peintres», dont le musée dresse peu à peu la carte en poussant le parcours jusqu’aux pays baltes. Une manière comme une autre de réparer son franco-centrisme d’origine. Quand Orsay a finalement ouvert ses portes, en 1986, il n’y avait presque que des Français aux murs!

Proposer des ensembles

C’est Sylvie Patry et surtout Paul Müller qui se sont chargés du commissariat, ce dernier infléchissant quelque peu le propos en mettant en avant une influence française sur la Suisse. Quelques personnalités se sont vues sélectionnées. Les quelque septante (soyons suisses!) toiles sont dues à seize artistes dont deux femmes, Alice Bailly et la méconnue Martha Stettler. Des groupes, ou plutôt des ensembles ont ainsi pu se voir constitués. Il s’agit là d’un choix, avec ce que la chose suppose de rejets. Hodler se retrouve ici en gloire, mais pas Arnold Böcklin, mort pourtant en 1901. Pas assez «moderne»? La question se pose depuis plus d’un siècle. Le Bâlois est vu soit comme une queue de comète classique, soit comme un défricheur. Il ne faut en effet pas oublier que sont sortis de lui aussi bien Max Ernst que Giorgio de Chirico.

Un paysage d'Albert Trachsel. L'artiste a peint des choses plus folles que cela. Photo DR.

Proposé sur la mezzanine portant le nom de la première directrice d’Orsay, Françoise Cachin, le parcours occupe des salles latérales formant comme de petits appartements. Les murs se sont vus repeints de couleurs claires, sauf quand un vert sombre s’imposait. L’éclairage des œuvres m’a semblé particulièrement soigné. Il met ainsi en évidence des artistes dont les Français n’ont jamais entendu parler. Mais soyons justes! Vu la fameuse «barrière de röstis» coupant la Suisse en deux à la hauteur de la Sarine, qui avait entendu chez nous il y a un an le nom de cet Hans Emmenegger qui fait en ce moment l’objet d’une belle présentation (dont je vous parlerai bientôt) à la Fondation de l’Hermitage à Lausanne? Et il y a fort à parier que les Romands ne connaissent pas davantage Sigismund Righini ou Max Buri, qu’ont retenu à raison Sylvie Patry et Paul Müller.

Date butoir

Après la présentation au public des tableaux suisses acquis depuis un quart de siècle par Orsay, l’itinéraire devient plus ou moins thématique. Il propose des rapprochements intelligents comme les deux versions (par Cuno Amiet et Giovanni Giacometti) du portrait de Gertrud Müller au grand chapeau violet, exécuté lors d’une séance de pose commune. Les «dimensions cosmiques» permettent de regrouper quelques toiles déjà abstraites d’Augusto Giacometti, dont l’œuvre symboliste s’est en revanche vue occultée. Les organisateurs ont apparemment préféré des peintres retenus une série de natures mortes un brin tristounettes. En effet. Comment dire… L’exposition manque un peu de folie. Elle reste à l’image d’une nation que nos amis français imaginent sage et tranquille. Exeunt Albert Welti et ses visions de cauchemar comme le plus délirant d’Albert Trachsel! Oublié, le jeune Paul Klee et ses apparentes régressions enfantines!

Un paysage de Félix Vallotton, daté 1895. Photo DR.

L’exposition s’arrête donc en 1914. Sur le plan artistique local, c’est le moment où les peintres suisses «modernes» triomphent à l’Exposition Nationale de Berne face à des conservateurs pas forcément sans intérêt. En politique, la rupture provient évidemment la déclaration de la guerre, qui va durer cinq ans. Et en 1915, l’arrivée d’un soldat démobilisé va faire basculer la peinture helvétique. Kirchner arrive malade à Davos, qu’il ne quittera presque plus jusqu’à sa mort en 1938. Avec lui, c’est l’expressionnisme germanique qui entre en force (1). Ses disciples regarderont du côté de l’Allemagne, alors que les Romands se tourneront plutôt vers le «retour à l’ordre» français des années 1920. Il y aura aussi dès 1915, avec un homme comme Niklaus Stöcklin, la tentation de la «Neue Sachlichkeit» d’outre-Rhin. Mais ceci, comme dirait le Suisse Jean-Luc Godard «est une autre histoire.» Il appartiendrait davantage au Centre Pompidou de la raconter.

(1) Le Kunst Museum de Winterthour ouvre le 7 juillet son exposition attendue sur l’expressionnisme suisse.

N.B. Notons que la Fondation Marguerite et Aimé Maeght a parallèlement ouvert le 3 juillet l'exposition "Les Giacometti, Une famille de créateurs". Y sont regroupés Giovanni, Augusto, Alberto, Diego et Bruno. C'est visible à Saint-Paul-de-Vence jusqu'au 14 novembre.

Pratique

«Modernités suisses, 1890-1914», Musée d’Orsay, 1, rue de la Légion-d’Honneur, Paris, jusqu’au 25 juillet. Tél. 00331 40 49 48 14, site www.musee-orsay.fr Ouvert du mardi au dimanche de 9h30 à 18h, le jeudi jusqu’à 21h45. Réservation obligatoire avec créneau horaire. J’ai cependant vu une caisse ouverte…

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