Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée d'Orsay consacre à Paris une exposition aux multiples "Origines du monde"

Confiée à la neurologue Laura Bossi, la manifestation balaie pour le moins large. Le discours se révèle surabondant. Mais il y a là de très belles oeuvres.

"Après le Déluge" (1864) de Filippo Palizzi.

Crédits: Musée d'Orsay, Paris, 2021

Il faut savoir jouer avec les mots. Ils donnent ainsi des idées. Depuis 1995, le Musée d’Orsay possède «L’origine du monde» de Gustave Courbet. Un tableau jadis secret qui n’en finit plus de faire parler de lui. Il y a eu les enquêtes sur son histoire mouvementée. Des romans imaginant le modèle inconnu. Il a même été dit un instant qu’on avait découvert la tête (coupée) de la femme représentée nue, cette dernière se résumant jusqu’ici à son sexe. Fausse alerte!

Un bouquet de coraux par Anne Vallayer-Cister, vers 1770. Les cabinets de curiosité ont précédé la science moderne. Photo RMN, Paris 2021.

«L’origine du monde» figure bien sûr aujourd’hui dans l’exposition «Les origines du monde», que l’institution parisienne propose, après bien des changements de date, jusqu’au 18 juillet. La petite toile s’y retrouve même en tandem avec le «Coquillage» d’Odilon Redon. Ce rapprochement m’avait toujours frappé, mais nul n’avait jusqu’ici osé le tenter pour de vrai, Redon passant pour un chaste. L’actuelle manifestation ne se limite bien sûr pas à cela. Elle brasse pour le moins large. Que dis-je! Elle fait feu de tout bois. Confiée à la neurologue Laura Bossi (1), elle embrasse la découverte de la nature entière au XIXe siècle de l’Afrique à l’Australie, la recherche de l’ancienneté de la Planète via les fossiles, et la théorie de l’évolution. Très contesté en son temps, dans la mesure où il s’attaquait à la Bible, Charles Darwin confirmait ainsi les timides intuitions de Buffon au XVIIIe siècle. Il y a bel et bien de grandes générations terrestres. La nôtre a elle-même bien plus que les 6000 ans de la Genèse. Les premières peintures pariétales ont été trouvées en 1879.

Laura Bossi devant un oeuf de dinosaure. Photo RTS.

Il fallait raconter tout cela dans un espace en rez-de-chaussée qui n’est pas infini. Et c’est bien là le problème! Un problème qu’Orsay ne rencontre pas pour la première fois. Je me rappelle l’exposition sur le marquis de Sade par Annie Le Brun, «Attaquer le soleil» en 2014. Là déjà, il avait fallu faire passer un éléphant à travers un chas d’aiguille. L’image convient du reste bien ici, puisque l’éléphante Marguerite, morte au début du XIXe siècle, a dû rester à l’extérieur. Le pachyderme taxidermisé, qui a pris avec les décennies la couleur du bronze, se retrouve ainsi dans la grande halle du musée, en «teasing». Le reste a bien dû en revanche entrer dans les espaces impartis. D’où une impression à la fois de surabondance et de survol. Intelligent dans la manière où Laura Bossi s’exprime clairement et bien, le discours passe du coup assez mal. Il se heurte de plus à la puissance des œuvres présentées. Elles ne servent Dieu merci pas de simples illustrations d’un propos. Les plus marquantes possèdent en quelque sorte leur indépendance.

Le choc des premières girafes en Europe, vers 1820. Un tableau du Genevois Agasse peint à Londres. Photo Royal Collection, Londres, 2021.

Conçue bien avant la pandémie, qui a freiné la circulation internationale des tableaux et des sculptures, l’exposition «Les origines du monde» se révèle en effet pour le moins luxueuse. Quelques gros morceaux se sont vus empruntés, parfois au loin: l’Italie, la Suisse, les Etats-Unis, les Pays-Bas, l’Allemagne… Les accrochages les plus importants d’Orsay tiennent toujours de la démonstration de pouvoir et de richesse. Il fallait du coup mettre en valeur les pièces les plus spectaculaires, de l’extraordinaire (et immense) «Après le Déluge» de Filippo Palizzi (1864) au triptyque de jeunesse «Evolution» de Piet Mondrian (1911). Le reste s’est casé où il pouvait, en tenant compte de la présence de vitrines. Une telle exposition, dans la vision actuelle des choses, doit s’accompagner de tout un attirail plus ou moins scientifique.

Le combat de centaures de Böcklin. Photo Kunstmuseum, Bâle 2021.

Et il y a en plus le public! C’est à se demander si une jauge a été prévue. Vanté par la presse, «Les origines du monde» connaît un gros succès. Difficile de suivre ce qui a visiblement été conçu comme un parcours. Le visiteur se rue là où il y a de la place. Les œuvres deviennent du coup centrales, ce qui ne semble pas plus mal. Car il y a là de véritables découvertes à faire. Si je connaissais bien, en tant que Suisse, le «Combat de centaures» d’Arnold Böcklin venu du Kunstmuseum de Bâle, je ne savais rien des immenses aquarelles du Louvre, signées Alexandre-Isidore Leroy, représentant vers 1810 des oiseaux naturalisés. Je n’avais jamais vu qu’en photographie le paysage réalisé en 1862 par Frederic Edwin Church de «Cotopaxi, Equateur». Les tableaux de Gabriel de Max représentant autour de 1900 des singes humanisés sortent rarement des collections particulières où il sont jalousement conservés. L’un d’eux fait cette fois l’affiche.

L'un des singes de Gabriel de Max. Photo DR, Orsay, Paris 2021.

La tentation devient grande d’abstraire ces toiles de leur contexte à des fins de simple délectation. Du reste, l’histoire que nous raconte Laura Bossi finit par se perdre dans ses méandres. Le sujet apparaît bien trop vaste pour une seule exposition. Il en faudrait au moins quatre ou cinq. Associé ici à quelques pièces seulement, le Böcklin dont je vous parlais aurait par exemple permis tout un propos sur ces hybrides (centaures, mais aussi minotaures, sirènes ou harpies) qui ont fasciné la fin du XIXe siècle. La découverte de l’infiniment petit, qui se reflète dans la création de Redon, eut pu former un autre sujet de dossier. La capacité d’absorption du public aurait été déjà bien remplie, et le thème se serait vu traité à fond. Il ne faut pas toujours tout vouloir traiter.

"Anthropoïdes". La préhistoire selon Kupka. Un tableau venu de Prague. Photo Succession Frantisek Kupka, Musée d'Orsay, Paris 2021.

Tel quel «Les origines du monde» se présente un peu à la manière d’une promenade, où il y aurait au passage des chefs-d’œuvre. Autant dire que la visite en vaut la peine. Mais pas toujours pour les raisons prévues au départ. Un musée ne constitue pas un cours de vulgarisation scientifique. Ou en tout cas pas que cela.

(1) Laura Bosssi reste commissaire générale, les commissaires eux-mêmes étant Elise Dubreuil pour Paris, Jennifer Laurent et Hilliard T. Goldfarb pour Montréal. Si tout s’était passé normalement, l’exposition se trouverait en ce moment au Canada.

Pratique

«Les origines du monde», Musée d’Orsay, 1, rue de la Légion-d’honneur, Paris, jusqu’au 18 juillet. Tél. 00331 40 49 48 14, site www.musee-orsay.fr Ouvert du mardi au dimanche de 9h30 à 18h, le jeudi jusqu’à 21h45. Réservation obligatoire avec créneau horaire. J’ai cependant vu une caisse ouverte…

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