Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée d'histoire naturelle de Neuchâtel se penche sur ce qui reste de "Sauvage"

L'exposition réussit à faire passer des concepts compliqués avec une belle scénographie imaginative. Une nouvelle réussite pour une institution modèle.

L'affiche de l'exposition.

Crédits: Muséum d'histoire naturelle, Neuchâtel 2021.

Un escargot se glisse à côté de l’inévitable bouteille de gel an-alcoolique. L’entrée au Muséum d’histoire naturelle de Neuchâtel peut se révéler lente en cas d’affluence. Un sanglier naturalisé met ensuite le visiteur dans le vif du sujet, tout comme les minuscules rats des moissons vivant dans une vitrine du hall. Nous restons avec eux à l’état «Sauvage». Vraiment sauvage. Pas comme l’eau de toilette signée Dior. Un état qui va diminuant sur notre Planète. Les êtres humains et les animaux domestiques, qu’ils soient de compagnie ou destinés à finir en «hamburgers», sont aujourd’hui majoritaires à 95 pourcent chez les vertébrés. Heureusement que les vertébrés ne constituent que le sept pour-cent de la faune et les animaux quelques misérables pour-cent des êtres vivants… Voilà qui rétablit une sorte d’équilibre, même si l’actuelle exposition se veut un plaidoyer pour la biodiversité.

L'entrée dans l'exposition. Photo Muséum d'histoire naturelle, Neuchâtel 2021.

«Sauvage» forme donc le thème de la nouvelle exposition du Muséum, logé dans un beau bâtiment en pierres jaunes de Hauterive, qui fut jadis une école. La maison n’a pas peur des notions complexes. Il va lui falloir définir sur deux étages, en sept espaces, ce que recouvre cette notion difficile à définir. Le sauvage est-il simplement exotique? Doit-il se révéler forcément lointain? Suppose-t-il un élément de dangerosité? Faut-il qu’il garde quelque chose d’inviolé, comme une terre vierge laissée en blanc sur une carte? Ou le terme se contente-t-il de spécifier qu’il n’y a eu ni conditionnement, ni apprivoisement? Un tigre dressé, comme il y en avait encore il y a quelques années dans les cirques, est-il encore vraiment à l’état de nature même s’il peut lui arriver de dévorer son dompteur? Le fil rouge de la manifestation proposée par l’équipe de Ludovic Maggioni se retrouve du coup tressé aussi bien avec l’anthropologie que la philosophie ou la poésie. Je vous rassure tout de suite! Toute aridité, même si elle constitue le propre de la steppe ou du désert, s’est vue évitée dans ce qui doit rester une partie de plaisir.

Début dans le noir

La première salle, au premier étage, tient de la mise en condition. Tout se passe dans le noir, propice aux fantasmes. Nouvelle-venue au musée, la scénographe Elissa Bier a imaginé des sons et des cris comme au théâtre. Nous sommes une nuit quelque part dans la jungle. Il faut traverser la forêt, au risque de découvrir que le sauvage, c’est finalement un peu de nous-mêmes. Puis viennent les remises en questions. Nous voilà maintenant dans «L’envers du décor», entre illusion de vie naturelle et film consacré aux safaris africains si contestés aujourd’hui. Reste encore à mettre en valeur les riches collections du musée, formées depuis le XIXe siècle. Des bêtes empaillées sont présentées dans des caissons de verre, empilés comme des containers. Certaines représentent des espèces disparues sans laisser davantage de traces. D’autres variétés se retrouvent plus ou moins menacées. Je sais enfin à quoi ressemble vraiment un pangolin. Un danger diffus, mais général, pèse enfin de nos jours sur l’ensemble des animaux que l’homme ne s’est pas annexés. Prédateur par excellence, l’humain tend en plus à se multiplier sans qu’il y ait la moindre tentative de régulation, comme c’est le cas pour les lapins de garenne ou les rats d’égout. Il occupe à tous les sens du terme le terrain.

Quels sont les animaux les plus braconnés? Photo Arcinfo.

Le visiteur n’a plus ensuite qu’à redescendre des marches. Au pied de l’escalier l’attend «Wild Water», une fontaine de Christian Gonzenbach en mouvement perpétuel. Un énorme jeu d’eau crachant un peu de boue. Une dernière salle minimale attend le public en bas, avec en prime dans un couloir un certain nombre de photos. Réalisé en partenariat avec l’Académie suisse des sciences naturelles, «Nature chérie» resterait un simple cube s’il n’y avait pas une table et des chaises d’assemblée. Nous sommes ici au royaume des citations et des commentaires sur une Terre bien menacée. Le public se voit invité à ajouter à celle des grands penseurs sa propre voix sur les murs. Prière de taguer. Les craies de couleurs sont fournies. Donnez nous des idées. Comment protéger aujourd’hui cette nature qui nous semblait si menaçante quand nous restions bien moins nombreux? Une nature qui semble par ailleurs prête de nos jours à prendre sa revanche… Typhons. Réchauffement. Désertification.

Gai savoir

L’ensemble apparaît comme toujours ici très réussi. Le Muséum sait pousser à la réflexion personnelle sans jouer pour autant aux professeurs bougons. Les idées visuelles invitent à partager ce qu’on appelait jadis «le gai savoir». Elles savent toujours faire image, même si j’avoue avoir préféré en 2018 «Pôles, Feu la glace», où il était question de changements climatiques. Il eut sans doute fallu davantage de place pour formuler autant de choses sur le «Sauvage». Mais l’espace demeure ici sévèrement compté, comme il le devient du reste pour tout ce qui entend de nos jours demeurer libre. La boucle se retrouve ainsi bouclée. Nous avons obstrué notre propre horizon.

Pratique

«Sauvage», Muséum d’histoire naturelle, 14, rue des Terreaux, Neuchâtel, jusqu’au 29 août. Tél. 032 718 37 00, site www.museum-neuchatel.ch Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h.

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