Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée des Tissus de Lyon fait fête à la très "british" couturière Vivienne Westwood

A près de 80 ans, l'Anglaise est devenue militante écologiste après avoir été institutrice, figure punk et créatrice de haute couture. Un parcours hors normes.

Andreas Kronthaler et Vivienne à Milan en 2015. Collection Prince Charles.

Crédits: AFP

C’est rouvert! Le Musée des Tissus de Lyon fait partie des dernières institutions à s’être déconfinée. Il faut dire que, sauvé en 2017 après un interminable feuilleton, ce pilier de la culture locale (Lyon reste tout de même la ville de la soie) se trouve en restructuration. Son jumeau, voué aux arts décoratifs, a été récemment vidé pour permettre des travaux. Le Musée des Tissus, qui a déjà subi une importante mue réussie dans les années 1980, devrait ensuite entrer en chantier. La Région aimerait en faire un lieu du XXIe siècle, ce qui me fait assez peur. Elle voudrait en effet avant tout accroître sa fréquentation, la chose supposant toutes sortes de dérives. Il faut craindre une sorte de parc d’attraction textile. Mais nous n’en sommes pas encore là, et 2019 a marqué une nette reprise publique. Bien faite, l’exposition Yves Saint Laurent, dont je vous avais parlé, a attiré environ 80 000 visiteurs (surtout des visiteuses). Un chiffre énorme pour une ville comme Lyon.

Vivienne et les tasses à thé quelle a créées avec un motif de tissu. Photo DR.

Esclarmonde Monteil, au nom admirable, entendait bien rééditer le «coup» en 2020. La nouvelle directrice avait prévu un hommage à Vivienne Westwood, la plus extravagante des couturières anglaises. Et cela même si Zandra Rhodes, moins connue de ce côté de la Manche, n’est pas mal non plus dans le genre. L’inauguration a dû se voir reportée de quelques mois. C’est fait depuis quelques jours. Il faut dire que l’unique prêteur vit aujourd’hui dans la ville. Lee Price reste le «fan» numéro un de Vivienne. Il est tombé dans la marmite tout petit, comme Obélix. Ce fils de marchands de chaussures (ses parents possédaient plusieurs boutiques) est entré tremblant à King’s Road dans le magasin de son idole à treize ans. Il y a ensuite travaillé pour elle à des postes toujours plus importants. La chose lui a permis de se constituer une importante collection. Lee a acquis des pièces en tous genres, un peu comme il se serait offert des objets d’art. Autant dire que l’ensemble reste à l’état de neuf. L’homme se veut «le gardien de l’œuvre». L’histoire ne dit pas, même dans le film d’accompagnement, comment ce grand gaillard de 47 ans et son épouse Jean sont arrivés sur les bords du Rhône.

Déchiré et dépenaillé

L’essentiel demeure en effet Vivienne. Un personnage comme seule la Grande-Bretagne peut en produire. Nous sommes, et ce depuis le XVIIIe siècle au moins, au pays des excentriques. Des gens qui ne deviennent pas pour autant des marginaux. La couturière est née en 1941 dans une famille de la «low middle class». Elle ne pensait pas pouvoir faire d’études poussées. La jeune femme est devenue institutrice, qui qui explique son élocution parfaite (on manifestait encore des exigences dans les années 1960) et un accent assez châtié. Vivienne Isabelle Swire garde le nom de Westwood d’un premier mariage qui a duré quatre ans. Divorce ensuite. Il y avait eu entre-temps la rencontre avec Malcom McLaren, de cinq ans son cadet. Si Westwood dirigeait un night-club, lui s’occupe entre autre d’artistes. Peuvent ainsi commencer en parallèle l’aventure de la boutique de mode et celle des Sex Pistols, dont Malcom gère à 19 ans la carrière. La maîtresse d’école se retrouve promue reine du «punk», ce qui l’amène fatalement à démissionner.

Lee Price devant une image de Vivienne. Photo FranceInfo.

Vivienne crée alors des vêtements déchirés, détricotés, dépenaillés qui tiennent avec des épingles nourrice ou des «t-shirts» imprimés de slogans provocants. La boutique du 340 King’s Road devient un lieu de rendez-vous couru. Sa tenancière sort par ailleurs des revues. Il y a toujours eu un côté politique et littéraire chez Vivienne, qui brasse les genres à l’anglaise. Cette lectrice boulimique, qui rêvait de Lettres à l’Université, constitue parallèlement un pilier de la Wallace Collection. Elle a tout de suite saisi le rapport entre les modes extravagantes de la fin du XVIIIe siècle et les punks. Nous sommes avec eux parmi les «dandies», contrairement à la première idée reçue. Quelle différence entre leurs crêtes colorées et les chignons vertigineux des contemporaines de Marie-Antoinette? Le Siècle de Lumières va donc se voir transfiguré pour s’adapter à un monde contemporain aussi instable que celui de la fin de l’Ancien Régime (du moins en France). Vivienne n’est plus la représentante d’un univers prospère se prenant de passion pour la minijupe, comme au temps de Mary Quant (1) dans les "sixties". C’est celle des années Thatcher. Un temps de combats sociaux et économiques.

Anoblie par la reine

C’est sur cette période pionnière que se concentre l’exposition, et sans doute la collection de Lee Price. Mais une nouvelle Vivienne a surgi depuis, prestement évacuée ici en fin de parcours. Il y a la rupture avec Malcom, dont elle a un fils qui fondera les sous-vêtements Agent Provocateur en 1994. Le militantisme non plus anti-Thatcher, mais écologique (et végétarien). D’où des rapprochements personnels déconcertant les Français, qui comprennent si mal leurs voisins insulaires. Faite Officier de l’Ordre britannique en 1992, la couturière a reçu depuis le titre de Dame de la part d’Elizabeth II. Elle s’est rapprochée du prince Charles, à qui elle a dédié une collection en 2015. Le prince de Galles n’est-il pas le premier militant du pays pour la préservation de la nature? Ce n’est pas un embourgeoisement, comme on le lui a reproché en Europe. Il s’agit là d’alliance pour une cause (2). Sur le plan de la mode, elle prêche par ailleurs le bon sens: "Achetez moins, choisissez mieux, faites durer."

Une robe de mariée signée Vivienne. Le retour au classicisme. Photo DR.

Ce combat titanesque pour un monde plus sage occupe aujourd’hui le plus clair de son temps. Depuis quelques années, c’est Andreas Kronthaler, son nouveau mari autrichien, qui réalise en fait les modèles qu’elle savait parfaitement tailler seule, même s’il s’agit d’une autodidacte. Andreas a vingt-cinq ans de moins qu’elle. Il est permis de songer aux trente et un ans séparant l’actrice Joan Collins de son cinquième mari. Nous sommes, je le rappelle au pays des excentriques. Vivienne a été punk. C’est devenu ensuite presque une historienne de l’art. Elle a ainsi créé des crinolines après les pulls troués. Aujourd’hui, il s’agit à la fois d’une aristocrate venue du peuple et d’une pasionaria. Demain, on ne sait pas. Voilà ce qui s’appelle une vie à l’heure où tant de gens vivotent de par le monde.

(1) Je vous ai parlé de Mary Quant à l’occasion de l’exposition que lui a consacré le Victoria & Albert Museum de Londres en 2019.
(2) Vivienne s’est aussi montrée dans une cage pour dénoncer le cas Julian Assange.

Ceci est l’article sur la Dame. Celui sur l’exposition se trouve une case plus bas dans le déroulé de cette chronique.

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