Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée des Tissus de Lyon confronte Yves Saint Laurent à ses fournisseurs

L'exposition marque une nouvelle étape du sauvetage des lieux, naguère très menacés. Les travaux de restauration viennent par ailleurs de commencer.

Une robe pour une "paper doll". vers 1952.

Crédits: Archives Pierre Bergé-Yves Saint Laurent.

On l’a connu en danger de mort. C’était de 2014 à 2017. Le Musée des Tissus de Lyon devait disparaître corps et biens. Vente des immeubles. Dispersion de leur contenu. A bout de souffle, la Chambre de Commerce locale n’avait plus les moyens de le faire tourner. Le directeur en place avait dû partir, abandonnant à leur sort des collections estimées à 2,5 millions de textiles. Je vous ai raconté le lent sauvetage de l’institution, dont la mort programmée virait au scandale national. La soie est après tout dans l’ADN lyonnais! C’est finalement la Région Auvergne-Rhône-Alpes de Laurent Wauquiez qui a pris le relais de la Chambre. L’appel de fonds au public, en 2018, a pu sembler anecdotique par rapport aux frais à engager. Il a cependant eu pour mérite de montrer l’intérêt des visiteurs. Les Tissus passionnent encore, même si nous sommes évidemment très loin des chiffres d’entrées des Confluences, cet énorme gadget culturel enfin ouvert fin 2014 (1).

Aujourd’hui, tout va mieux. Les Tissus ont retrouvé une nouvelle directrice en la personne d’Esclarmonde Monteil. Un Comité s’est mis au travail. Si sa protagoniste Sophie Makariou, à la tête du Musée Guimet de Paris, fait tousser dans la mesure où la dame ne passe pas pour facile, ce petit groupe comprend aussi Henri Loyrette, naguère responsable du Louvre. Aurélie Samuel, qui s’occupe des collections de la Fondation Bergé-Saint Laurent. La Manufacture Prelle (le soyeux le plus prestigieux de la région). Ou encore Stéphane Bern, que l’on ne présente plus. Il y a quelques mois, avec même de l’avance sur le calendrier, les travaux ont commencé à l’Hôtel Lacroix-Laval. Il abrite le Musée des arts décoratifs, jumelé avec celui des Tissus. La Région, à elle seule, va investir 50 millions d’euros dans le projet, le Ministère de la culture en sortant cinq de ce que je n’ose plus appeler sa poche. Le chantier devrait durer des années. Sans fermeture totale. Un peu comme au Musée des beaux-arts de Lyon sous la direction de Philippe Durey dans les années 1990.

Un biais inédit

Aujourd’hui, alors que l’exposition semi-permanente «Compositions dévoilées» s’est terminée le 31 décembre 2019, Les Tissus proposent Saint Laurent. Une présentation sans doute liée à Aurélie Samuel, qui cosigne du reste le commissariat avec Esclarmonde Monteil. Il fallait bien sûr fallu trouver un biais pour montrer le couturier (2). Tout a en apparence été dit et fait autour d’YSL. Les deux femmes ont choisi les fabricants de textile. Saint Laurent a beaucoup utilisé les fabriques lyonnaises, ou les sous-traitants locaux d’une maison comme Abraham de Zurich. La chose permet de montrer non seulement des robes de haute couture, mais des croquis avec des échantillons agrafés. Les archives Bergé-Saint Laurent ont tout gardé. Leurs richesses remontent d’ailleurs plus loin que l’ouverture de la maison en 1962. Le public (des dames d’un certain âge surtout) commence ainsi par découvrir les «paper polls» découpées et habillées par YSL à Oran, alors qu’il avait 16 ou 18 ans. Le débutant pensait déjà à leur trouver des fournisseurs. C’étaient Ducharne, Bianchini-Férier ou Bucol. On le voit. Rien que des bonnes maisons.

Croquis et échantillons. Photo Fondation Pierre Bergé-Yves Saint Laurent.

Pour la suite, le public peut confronter le projet, parvenu à ses différents stades, avec le résultat final. L’idéal est de partir du rouleau de tissu pour arriver au film montrant la robe en train de défiler. Les deux commissaires en donnent plusieurs exemples. D’un métrage de Bucol, en 1996, le visiteur peut insensiblement passer à la vidéo montrant Christelle Lefranc faisant virevolter la création sur un podium. La seconde partie de l’exposition, présentée dans une unique mais énorme salle en contre-bas aménagée par la décoratrice Nathalie Crinière, raconte dans des sortes de cabines l’histoire de différentes maisons utilisées par YSL durant sa carrière. Sachez ainsi que la maison Abraham est apparue en 1878. Le couturier était en contact avec Gustav Zumsteg. On aurait pu ajouter, pour la petite histoire, qu’il s’agissait aussi du propriétaire de la Kronenhalle à Zurich. Un restaurant où il y avait aux murs de vrais Miró et de vrais Bonnard. Une partie d’entre eux ont du reste fini après sa mort au Kunsthaus de la ville (3).

Nouvel accrochage en vue

Après avoir vu la robe de mariée Shakespeare de 1989, le public se retrouve dans les salles du musée. Il y a là une autre exposition, «Lyon-Kyoto, Une histoire Jacquard», qui dure jusqu’au 29 février (eh oui, 2020 est une année bissextile!). Un accrochage autour de la figure d’Olivier de Serres (1539-1619), l’auteur du «Théâtre d’agriculture» où la soie a trouvé sa place. Il se trouve bien sûr aussi les salles permanentes, mais celle-ci doivent entrer ces jours en renouvellement. Une bonne chose, dans le fond. Quand on abrite 2,5million de pièces couvrant cinq millénaires et plusieurs continents, on ne peut tout de même pas laisser les mêmes tissus (fragiles en plus, même si la lumière se fait ici parcimonieuse) dans les vitrines. La suite est donc sans doute pour le printemps.

(1) Lyon a mis un argent monstre (plus de 330 millions d’euros) dans ce bâtiment dont le coût de construction a presque sextuplé le budget initial.
(2) Cela dit, le Musée des Tissus a plusieurs fois montré des couturiers en débutant avec Mariano Fortuny en 1980. Je citerai ainsi Madeleine Vionnet, Jeanne Paquin ou Cristobal Balenciaga.
(3) Abraham a disparu au début des années 2000. Ses archives ont fini au Musée national à Zurich.

Pratique

«Yves Saint Laurent, Les coulisses de la haute couture à Lyon», 34, rue de la Charité, Lyon, jusqu’au 8 mars. Tél. 00334 78 38 42 00, site www.mtmsad.fr Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h.

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