Etienne Dumont

CRITIQUE D'ART

Né en 1948, Etienne Dumont a fait à Genève des études qui lui ont été peu utiles. Latin, grec, droit. Juriste raté, il a bifurqué vers le journalisme. Le plus souvent aux rubriques culturelles, il a travaillé de mars 1974 à mai 2013 à la "Tribune de Genève", en commençant par parler de cinéma. Sont ensuite venus les beaux-arts et les livres. A part ça, comme vous pouvez le voir, rien à signaler.

Le Musée des Suisses de l'étranger, à l'agonie, va quitter le château de Penthes

L'institution privée avait commencé sa vie au château de Coppet. Elle était au départ voué aux mercenaires. L'Etat de Genève veut récupérer son bien.

Le château et ses arbres centenaires.

Crédits: Museum.ch

C’est la fin d’une longue affaire. La «Tribune de Genève» vient d’en raconter le «climax» en deux épisodes, qui seront sans doute suivis d’un troisième. Le Musée des Suisses de l’étranger quitte cette fois vraiment le château de Penthes. La pente se révélait savonneuse depuis plus d’une décennie. Des menaces n’en finissaient pas de planer sur cette institution doublement historique, logée au milieu d’un parc superbe. Il y a longtemps qu’on n’évoque plus les hauts faits de l’Ancienne Confédération à travers les siècles d’une manière aussi traditionnelle.

Tout avait commencé en 1955. Cette année-là, Jean-René Bory s’était vu nommé conservateur du château de Coppet. Le domaine (ou plutôt ce qui reste du parc après de multiples lotissements) restait bien sûr privé. C’est aujourd’hui encore l’apanage de la famille des Haussonville. IL s’agissait néanmoins déjà d’un musée évoquant le refuge de Jacques Necker après 1790 et le «salon de l’Europe» tenu par sa fille Germaine de Staël dans les années 1800. C’était apparemment insuffisant. Bory a imaginé de créer là une autre institution. Elle devait retracer l’histoire des Suisses au service de l’étranger. On sait que les Confédérés ont fourni des mercenaires non seulement au pape pour sa garde, mais à tous les souverains d’Europe. Il fallait bien caser les cadets des famille nombreuses, surtout dans les cantons protestants dépourvus de couvents. La plupart d’entre eux se faisaient lamentablement tuer (ou mutiler) pour la France, le Piémont ou la Prusse. Mais c’était presque une faveur. On se souvient du livre «Honneur et fidélité» de Pierre de Vallière.

Amis suisses de Versailles

Dans les années 1950, la question morale ne soulevait aucune polémique. Alors tout jeune dans la mesure où il est mort à 81 ans en 2009, Jean-René Bory a mis sans trop de mal sur pieds son musée, privé lui aussi. L’homme s’occupait parallèlement des «Amis suisses de Versailles», qu’il dirigeait d’une main de fer. La société organisait des conférences, bien sûr, mais aussi des voyages. De luxe, à une époque où ne sévissaient dans le genre ni Jacques-Edouard Berger ou Alain Gruber. La bonne société s’y pressait afin de visiter châteaux et palais à travers l’Europe. L’ensemble se voyait placé sous le signe des nostalgies. Le monde semblait s’être arrêté le 10 août 1792, jour du massacre de la garde suisse de Louis XVI par les révolutionnaires devant les Tuileries. "Des traîneurs de sabre", disait à ce propos mon digne père-

Jean-René Bory chez lui. Photo Viméo.

Tout a bien fonctionné longtemps. Jean-René Bory est devenu comme un roitelet. Papa l’appelait du coup «Bory XIV». L’amitié n’est jamais absente de petites vacheries mutuelles. Puis est intervenu un changement à Coppet. Il a fallu plier bagages, avec les Suisses au service de l’étranger dans les valises. Un lieu d’accueil s’est profilé. Il s’agit, comme vous l’avez déjà deviné, du château de Penthes. Une maison de maître remodelée tant de fois qu’elle en devenait bizarre à l’extérieur et informe à l’intérieur. Il a fallu s’adapter, d’autant plus que la République de Genève (assez lâchement liée à l’ancienne Confédération) ne connaissait pas le service étranger sous l’Ancien Régime. D’où le nom qui s’est peu à peu imposé de «Musée des Suisses dans le monde». Une appellation gommant d’un seul coup l’aspect servile et la question militaire. Nous sommes ici près des Organisation internationales, qui travaillent en principe pour la paix.

Un étrange duo

Jean-René Bory a fini par se retirer septuagénaire en 2002. Tout a une fin. Et les choses qui branlaient déjà un peu au manche ont commencé à flotter dangereusement. Je me souviens de conférences de presse très anciennes, où le Musée des Suisses de l’étranger se révélait déjà aux abois. Elles étaient menées par l’étrange tandem formé par le directeur Anselm Zurfluh, un Alémanique qui semblait taillé dans le bois par des sculpteurs de Brienz, et le président Bénédict de Tscharner. Ce dernier très urbain. Très «bonne famille». Très ex-ambassadeur à Paris. Les choses décrites ressemblaient à une agonie, mais les duettistes paraissaient peu faits pour y remédier. «On allait fermer», à moins que…

Anselm Zurfluh. Photo Mondeéconomique.

Miraculeusement, la chute finale ne venait toujours pas. Le musée semblait du coup prêt à honorer un bail avec l’État de Genève allant jusqu’au 31 janvier 2022. Il y avait sous les toits des expositions, parfois intéressantes. Je me souviens d’une excellente rétrospective dédié au photographe Peter Knapp. Anselm Zurfluh, toujours sur le ballant, s’est maintenu des années à la barre. Il a cependant fini par se voir sacrifié, comme Iphigénie chez Homère. Mais sans bain de sang. Le musée n’avait juste plus le moyens de le rétribuer. L’année dernière encore, Penthes (qu’apparemment plus personne ne semblait plus gérer vraiment) réussissait un joli coup d’éclat en présentant au milieu des collections des œuvres issues du Fonds cantonal genevois d’art contemporain revisité par Karine Tissot.

Un bric-à-brac

Cette dernière visite permettait de voir les contenu des salles. Et c’est là que les choses se gâtaient! Tout y apparaissait poussiéreux, aussi bien intellectuellement que matériellement. L’évocation restait martiale, avec beaucoup de reproductions aux couleurs fanées et de bustes présents sous forme de moulages. Même le Musée militaire de Morges faisait frais en comparaison. Pour une magnifique commode Louis XV du rez-de-chaussée, bien restaurée, que de témoignages vieillots! Je me demande du reste ce que ce bric-à-brac va devenir aujourd’hui. Le musée a envisagé une dernière mue, comme un serpent cacochyme. Il a failli devenir un «Musée de migrations» placé sous la houlette de Roger Mayou. Ce dernier aurait passé du Musée de la Croix Rouge et du Croissant Rouge, dont il est retraité, à une autre institution misérabiliste.

Et le musée d'un autre point de vue! Photo DR.

Et que va au fait devenir le château de Penthes? Eh bien, on ne sait pas trop. Pas un hôtel quatre étoiles, comme la chose s’était vue envisagée un temps. Si j’en crois la «Tribune», plutôt un lieu destiné à la Genève internationale. Un de plus, me direz-vous! La cité en est gangrenée. Je me souviens ainsi du moment, à Aïre, où le Cabinet des dessins du Musée d’art et d’histoire a dû quitter la villa La Concorde. Une belle maison du XVIIIe siècle. Elle allait accueillir des internationaux. Je me demande à quoi sert en 2021 la Concorde... Penthes deviendra donc une autre pomme de discorde. Une seule chose certaine. La conseillère d’État Nathalie Fontanet a promis que le parc du château resterait ouvert au public. Cela semble la moindre des choses dans un quartier qui, de l’ambassade russe à celle des USA, ressemble toujours davantage à un camp retranché. Sortez vos gilets pare-balles!

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